Lame de fond nationale

Pierre Allorant

Pierre Allorant

 
Par Pierre Allorant

À la mi-temps des régionales, la droite parlementaire est aux abois, la gauche partagée entre la stupeur et l’espoir, inenvisageable hier, de sauver une majorité de régions, et le Front national attend avec gourmandise la suite, persuadé que même s’il devait être privé sur le fil de sa victoire et n’obtenir aucune région, c’est encore lui qui en tirerait les bénéfices dans 18 mois, le sentiment d’injustice renforçant la colère de ses électeurs.

Tous perdants ?

Dimanche dernier, ce qui a surpris, ce n’est pas tant la poursuite de la montée du FN, continue des municipales aux départementales, ni l’ampleur du désamour populaire envers la gauche de gouvernement, mais bien la stagnation dangereuse de la droite, très éloignée du grand chelem que d’aucuns lui promettaient il y a encore quelques mois, cette revanche de 2010, retour du balancier naturel dans notre système bipolaire. Pour compléter ce paysage politique recomposé, l’échec sans doute le plus cuisant est celui rencontré par le Front de gauche, dont le pari de se compter a abouti bien souvent à l’élimination, et à un degré moindre des Verts, au poids réduit de moitié en pleine Cop 21, après le scandale Volkswagen, bref quand tout devrait les renforcer. Au total, le tournant libéral pris par François Hollande depuis janvier 2014 semblait dégager un boulevard pour une alternative résolument à gauche ; pour Jean-Luc Mélenchon comme pour Cécile Duflot, contestés par les leurs dans leur aventure personnelle, la porte est bien étroite aujourd’hui.

Triangulaire : Phillipe Vigier, Phillipe Loiseau et François Bonneau

Triangulaire entre Philippe Vigier (LR UDI MODEM), Philippe Loiseau (FN) et François Bonneau (PS EELV)

Les trois France de 2015, la marque et le billard à trois bandes

Sur la carte du pays, cette faillite politique du système de la Ve République, qui approche de la soixantaine, âge où est morte la « plus longue des Républiques », la Troisième, se traduit par une sorte de marque aux trois bandes nord-sud, comme un clin d’œil à l’autre failli de la semaine, symptôme depuis trente ans des dérives et pertes de repère du monde politique, Bernard Tapie. De la Bretagne au Pays Basque, la France atlantique reste ouverte, l’ouest résiste à l’emprise populiste, même si le FN y connaît de fortes poussées. À l’Est, de Calais à Nice en passant par la Lorraine, les régions orientales, tournées pourtant naturellement vers l’Europe, se referment sur la « firme Le Pen et Cie », l’héritière, la nièce et le syndic de faillite Philippot : déshérence et désespérance de populations lassées des promesses de redémarrage économiques, saoulées de coups depuis quarante ans par la litanie des fermetures de puits, de laminoirs, d’usines et, récemment, de services publics, de commerces, d’entreprises de BTP. Trois générations de chômage de masse ont réussi à dévitaliser les partis classiques et à désespérer des jeunes condamnés à rester chez leurs parents et à voter pour de très vieilles idées bien rances.

Enfin dans son fuseau central, de la Normandie réunifiée à la future Occitanie, en passant par le Val de Loire et la capitale des Gaules, droite, gauche hâtivement recousue et FN sont dans un mouchoir de poche. Après le coup de tonnerre de dimanche dernier, amplifié par le redécoupage régional à la tronçonneuse, il n’est plus impossible que les majorités sortantes de gauche, aux bilans peu évoqués mais peu contestés, se sauvent in extremis du couperet annoncé.

Paris perdus d’une droite décomplexée : le désarroi de l’élève Sarkozy

Nicolas_Sarkozy_Comment en est-on arrivé là ? Il y a deux ans au lendemain des municipales, et encore en 2014 à la suite de départementales triomphales pour la droite au second tour, qui aurait pu prévoir que la victoire lui échappe ? L’impopularité d’un président brocardé, décrédibilisé par un taux de chômage record, l’impuissance de sa politique économique et le rejet du tournant libéral par une large partie de ses troupes (du front de gauche aux frondeurs) dégageait la voie pour le parti présidé à nouveau et rebaptisé par Nicolas Sarkozy. Mécaniquement, comme le quinquennat précédent avait été scandé par un grand chelem de la gauche aux élections locales, la droite, enfin unie avec le centre, allait rafler la grande majorité des régions et préparer ainsi sereinement 2017, l’alternance et sa confrontation probable au second tour des présidentielles avec la candidate du FN.

Ce scénario n’est pas devenu impossible, mais la stratégie mise en œuvre s’est en partie effondrée dimanche et avec elle, un élément essentiel à droite : la confiance dans les intuitions et le charisme du chef. Dans les rangs de LR, on entend désormais ouvertement exprimée l’idée que le « magicien électoral » de 2007 a décidément perdu la main, que son retour à la tête du parti est, pour l’heure, un pari raté. Sans Buisson en cache-misère, les décisions de Sarkozy ont fait « pschitt », du discours quasi-frontiste à la plus large union dès le premier tour pour assécher le marais électoral et virer en tête. En politique, en arithmétique électorale, un plus un ne font pas forcément deux.

On se rappelle le mot de Chevènement en 1989 quand le mur de Berlin s’est effondré : «  Un mort, l’Europe de Jacques Delors ». La pusillanimité et l’impuissance du vaste ensemble mou qu’est devenu l’ancienne construction européenne en témoigne cruellement en 2015. On pourrait paraphraser ce constat avec la stratégie de Sarkozy, très affaibli à 11 mois des primaires de la droite et du centre : une nouvelle version de l’arroseur arrosé, le prétendu siphonneur siphonné, le décomplexé dont le discours vient légitimer des pulsions nauséabondes, très étrangères aux racines du gaullisme, ce vrai patriotisme ouvert, rayonnement et non repli, et même au chiraquisme. Or, les premières leçons tirées par l’ancien président et par toute l’aile droite de l’ex-UMP, de Ciotti à Wauquiez, consistent à épouser encore davantage la droitisation du pays, au risque d’un baiser de la mort. Décidément, les primaires de la droite et du centre qui s’annoncent, et peut-être plus tôt que prévu, seront décisives pour proposer une alternance crédible. « Vaste programme » pour paraphraser De Gaulle, si l’on part du constat au vitriol d’Éric Woerth, fin connaisseur : ni leader, ni programme, ni stratégie, la droite est nue à un an de la campagne présidentielle.

La gauche a perdu le Nord, la décentralisation régionale et le peuple

hollandePourtant, la gauche et François Hollande auraient bien tort de se réjouir trop vite. D’abord, le tableau d’une France désabusée et défigurée par la peur et par le rejet des partis de gouvernement n’incite guère à entonner l’hymne à la joie. Qui oserait oublier que la décentralisation et la régionalisation sont également à dénombrer parmi les victimes de dimanche dernier ? Les régions de Pierre Mauroy et de Gaston Defferre, pères fondateurs de la décentralisation à la française, ne compteront plus aucun conseiller de gauche durant six ans, alors que la gauche était sortante. Le Grand Est, cette aberration technocratique découpée sur un coin de table de l’Elysée, est menacé dans une triangulaire à hauts risques par l’obstination d’un sortant septuagénaire, pris du dur désir de durer, maladie endémique d’une classe politique professionnalisée par l’étalement de mandats sur des décennies. Il n’en reste pas moins que la droite pourrait ce dimanche conquérir par défaut trois grandes régions grâce au retrait total (partiel dans l’Est) de la gauche, fidèle pour deux au réflexe républicain. Si les gains de la coalition LR-UDI-Modem s’arrêtaient là ou presque, avec le retour logique des Pays de la Loire vers la rive droite, ce serait un bilan piteux, inévitablement mis sur le compte du leadership défaillant de l’homme peu providentiel. Mais pour la gauche, perdre le Nord, la Provence et le quart Est du pays, soit l’ensemble de la moitié anciennement la plus industrielle de la France, constitue un choc et une amputation handicapante pour 2017.

Dans le long dimanche en trompe l’œil, à qui perd gagne, que nous nous apprêtons à vivre, en Centre-Val de Loire comme dans la plupart des régions à triangulaires, les remords des abstentionnistes du premier tour, la mobilisation tardive de jeunes électeurs nombreux à donner procuration ces jours derniers, et encore la qualité des reports de voix des électeurs de « Debout La France » et du Front de Gauche décideront de l’avenir d’une majorité des treize régions.

État d’urgence

Dès lundi, une nouvelle page politique va s’ouvrir, véritable « état d’urgence » pour rénover notre démocratie, effectuer la recomposition qu’exige l’obsolescence de certains vieux clivages, et surtout la mobilisation contre les endémies qui gangrènent la société : oui, à l’instar de l’exigence de sécurité, première des libertés, il faut décréter un plan d’urgence contre le chômage, les atteintes à la laïcité, les failles de nos services publics d’éducation et de santé, en ville comme dans les terres abandonnées de la ruralité. À leur place, les élus régionaux, du moins ceux que les enjeux locaux et du quotidien intéressent, auront l’ardente obligation de les relever. Demain, il sera trop tard : dernier virage avant la sortie de route nationale.

Pierre Allorant

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Code de sécurité *




Recevez chaque jour les nouveaux articles par e-mail

Votre e-mail ne sera communiqué à aucun tiers et servira uniquement à vous envoyer les titres chaque jour par e-mail