La BD est-elle misogyne ? Le festival d’Angoulême fait machine arrière

L’auteur Riad Sattouf avait demandé à être retiré de la liste des prétendants au Grand Prix du 43e Festival de Bande dessinée d’Angoulême (FIBD). Il dénonçait l’absence de femmes dans la liste des nominés. Le Festival a plié et va faire machine arrière.

BD misogyne

Face à la polémique qui ne cessait d’enfler, le Festival de la Bande dessinée d’Angoulême a fait savoir mercredi 6 janvier dans la soirée par un communiqué de presse qu’il va, « sans enlever aucun autre nom, introduire de nouveau des noms d’auteures dans la liste des sélectionnés du Grand prix 2016 ». Comment en est-on arrivé là ?

Riad Sattouf, auteur de L’Arabe du futur (Fauve d’or au 42e FIBD en 2015) avait lancé un coup de crayon dans la mare mardi 5 janvier. En découvrant la liste des prétendants au Grand Prix, il avait constaté qu’aucune femme dessinatrice ne se trouvait parmi les 35 de la short list. Il a alors demandé le retrait de son nom dans cette liste. Le Grand Prix du FIBD récompense en effet la carrière d’un auteur et son oeuvre (1), et permet d’entrer définitivement dans la postérité du monde de la BD, fortement concurrentiel. En trente ans d’existence, seule Florence Cestac en 2000 a obtenu l’équivalent de ce « César d’honneur » du monde de la BD. Claire Brétecher avait obtenu un prix spécial « 10e anniversaire » en 1983, pour fêter les dix ans du festival. Et c’est tout.

Le collectif des créatrices de bande dessinée n’avait pas tardé à dégainer les fourchettes caudines : aucune femme sur la liste ? Elles se sont pratiquement étranglées : « Nous nous élevons contre cette discrimination évidente, cette négation totale de notre représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes. » Un prix aux impacts non négligeables dans une carrière, selon elles : « Ce prix n’est pas seulement honorifique, il a un impact économique évident : les auteur(e)s vont être mis en avant médiatiquement, la distinction aura un impact sur la chaîne du livre dont bénéficieront libraires, éditeurs… et l’auteur(e) primé(e) ». Le collectif appelait au boycott pure et simple du scrutin.

12 % de femmes dessinatrices

Bruno Génini

Bruno Génini

Bruno Génini, directeur de la Maison de la BD et du festival BD Boum à Blois, a réagit mercredi 6 janvier à cette annonce fracassante, à quelques semaines du lancement du FIBD, dont il est lui aussi un fervent festivalier : « Il est courageux, c’est bien. Il tape du poing sur la table en appelant à une sélection plus mixte. Ça n’enlève rien à la qualité de la sélection, il y a du beau monde, et d’ailleurs je constate qu’il y a beaucoup d’anciens Grand Boum de Blois dans les sélections d’Angoulême, preuve qu’on n’est pas à côté de la plaque ». Les dessinatrices sont, il est vrai, moins nombreuses dans le monde très masculin de la BD. Selon l’étude annuelle de l’ACBD (Association des critiques de Bandes dessinées, présidée par Gilles Ratier), sur 1400 auteurs recensés officiellement en France, seulement 12% sont des femmes (173 exactement). « Il ne s’agit pas de faire des quottas » ajoute Bruno Génini, « mais il y a des grands noms qui manquent quand même ». Il cite notamment Annie Goetzinger, Marjane Satrapi, Posy Simmonds ou encore Catel. On songe également à la Niortaise Catherine Meurisse.

Alors pourquoi cette cruelle absence des femmes auteures dans la sélection initiale du Grand Prix 2016 ? Selon le directeur de BD Boum, « On est dans la boulette, je ne vois que ça. Après, chaque année il y a des polémiques autour du festival d’Angoulême, d’autant plus depuis que l’académie du Grand Prix a été évincée il y a quelques années (2). On peut se poser la question de savoir qui prépare cette sélection. A BD Boum, le jury est composé de 3 membres de l’organisation du festival, des journalistes et les anciens Grands Boum ; un fonctionnement plus proche de l’ancienne académie d’Angoulême ». N’y aurait-il pas aussi de fortes pressions des éditeurs sur la manière de sélectionner les albums prétendants au Grand Prix, quand on sait les retombées d’une telle récompense ? « Tous les ans on en parle, certains éditeurs sont très présents dans la short list, Cornelius pour ne pas le nommer l’année dernière. Je ne sais pas si on peut voir de la polémique partout… » ajoute Bruno Génini.

Joann Sfar, Charles Burns, Daniel Clowes, Etienne Davodeau avaient décidé d’emboiter le pas de Riad Sattouf, faisant monter la mayonnaise à grande vitesse. La direction du festival a plié. Il y aura bien des auteures prétendantes à ce prestigieux prix.

En 2015, 6 auteures avaient été sélectionnées parmi les 35 albums en course pour le Grand Prix. 4 sur 32 en 2014. 3 sur 32 en 2013. En 2015, le Grand Prix a couronné le Japonais Katsuhiro Otomo, qui présidera la 43e édition du festival angoumoisin, du 28 au 31 janvier.

Frédéric Sabourin.

1 André Franquin avait reçu le premier Grand Prix. Ont été inscrits au palmarès des auteurs comme Moebius, Wolinski, Fred, Art Spiegelman ou Bill Watterson.

2 Il a été remplacé il y a deux ans par un collège de 3.000 votants, qui représente l’ensemble des auteur(e)s de bande dessinée professionnel(e)s.

Commentaires

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  1. “Le collectif des créatrices de bande dessinée n’avait pas tardé à dégainer les fourchettes caudines” (sic)

    Pour ne faire qu’un bouchée des vilains machos du jury ?

    Ils sont fous ces Romains…

  2. Et oui , encore une belle idée qui fout le camp, c’en est terminé de la belle histoire de la BD post soixante huitarde … exit Cabu , Bretecher, Annie Goetzinger , Chantal Montellier, Florence Cestac, etc …
    Dans tous ces nouveaux dessinateurs males il y a quand meme un max de gros bourins fana-mili ou un peu boeuf.
    La bande dessinée à la francaise doit se renouveler, back to basis !

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