Masooma, Zhara, Zhala, et quelques autres: les “petites reines” de Kaboul

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Par Patrick Communal, au coeur du peloton. Récit.

Patrick Communal

 

Le 13 mars 2016, des habitants de Milan ont assisté à un singulier cortège. Un peloton imposant de femmes musulmanes portant le voile défilait joyeusement dans les rues de la ville à bicyclette au bruit des sonnettes de guidon qui interpellaient un public étonné mais rieur.

Les jeunes afghanes sur le podium à Albi.

Les jeunes afghanes, Masooma et Zhala sur le podium à Albi.

Cette manifestation musulmane et féministe exprimait une protestation contre les déclarations d’un imam d’une mosquée de la ville qui prétendait que l’usage de la bicyclette par les femmes était haram, autrement dit, pouvait constituer une offense à Dieu. Ces femmes étaient donc venues dire gentiment et dans ce joyeux tintamarre qu’elles en avaient ras-le-hijab de ces personnages arrogants qui se prenaient pour la réincarnation vivante du prophète et entendaient instrumentaliser l’islam en s’autorisant à en détourner le sens pour tenter de sauvegarder, contre toutes les évidences, une vision rétrograde et patriarcale de ce que devait être le statut de la femme du 21ème siècle.

“Vélorution”

Cette « vélorution » était au passage un démenti par anticipation aux propos qui allaient être tenus par notre ministre des droits de la femme, Laurence Rossignol, qui soutiendrait que les femmes portant le voile sont comparables  aux esclaves afro-américains qui approuvaient leur condition.

Lorsque la bicyclette est apparue chez nous, il y eut aussi des médecins pour affirmer que la pratique du vélo était incompatible avec la fragilité des organes féminins et quelques vieux prélats avaient osé surenchérir en prétendant qu’elle était de nature à provoquer chez la pratiquante assidue de coupables plaisirs.

Peut-être reprochait-on,  en définitive, au vélo au féminin, d’avoir favorisé l’éclosion d’une mode vestimentaire qui libérait les femmes de ces tenues corsetées qui les étouffaient au bénéfice de vêtements plus légers  également plus propices à l’exercice physique. On a tous à l’esprit ces culottes bouffantes qui illustrent de vieilles publicités de l’industrie du cycle.

Le vélo pratiqué seul ou en groupe fut aussi un facteur d’émancipation parfois transgressif si on en croit le délicieux roman de Maurice Leblanc « Voici des ailes ».

 

Quand des musulmanes italiennes, en 2016, doivent manifester pour défendre des droits élémentaires, on imagine ce que peut être la situation des femmes afghanes dans un pays qui a connu dix ans de pouvoir des talibans.

Shannon Galpin à l’origine

La première à s’être posé la question est une jeune humanitaire américaine, Shannon Galpin, féministe et passionnée de « mountain bike » qu’elle pratique dans les  riches espaces naturels du Colorado. Pendant plusieurs années Shannon Galpin séjourne en Afghanistan, elle circule en vélo sur des pistes de montagne qui ne sont pas sans risque dans un pays en guerre. Elle demande dans tous les villages s’il y a des femmes qui circulent en vélo, on lui répond toujours par la négative, qu’elle-même peut se permettre cela parce qu’elle est américaine mais que ce n’est pas autorisé pour une afghane.

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Masooma avec Thierry Communal.

Dans une interview au magazine Bicycling, Shannon précise qu’aux termes d’échanges avec des connaisseurs des textes coraniques, il ne s’agit pas d’une prescription religieuse mais d’un tabou culturel, une affaire d’honneur, la femme pratiquant le vélo serait ostracisée, l’assise sur une selle de bicyclette est jugée obscène et susceptible d’occasionner différents troubles et la perte de la virginité, autrement dit, les mêmes préjugés qui fleurissent chez nous à la fin du 19ème siècle. Mais un jour, Shannon apprend qu’il existe à Kaboul une équipe nationale de cyclisme féminin, quelque chose de rudimentaire avec un matériel qui ne l’est pas moins. Une pratique fort éloignée des standards de compétition en Europe ou aux USA. Shannon va travailler à la promotion du team afghan, avec l’association qu’elle préside « mountain 2 mountain » elle équipe les filles de vraies machines de compétition et va suivre leur entrainement et les progrès qu’elles réalisent rapidement.

Les petites reines de Kaboul

Mais c’est un reportage d’Arte réalisé par Katia Clarens qui va faire connaître en Europe l’histoire des petites reines de Kaboul. L’ambassade de France, dont le personnel voit le reportage, les invite le 8 mars 2016, des parlementaires italiens votent en faveur de leur nomination au prix Nobel de la paix. Masooma, Zhala, Malika utilisent les réseaux sociaux pour faire connaître leur lutte pacifique pour le droit des femmes, diffusent des textes et des images et les articles d’une presse internationale qui commence à s’intéresser à elles.

Le reportage de Katia Clarens, qu’on doit pouvoir encore visualiser sur la page d’Arte et qui circule sur les réseaux sociaux, réalisé au plus proche des filles de l’équipe et de la rue afghane met en exergue les difficultés de l’entrainement. L’équipe ne peut s’entrainer dans Kaboul, elle doit donc s’éloigner de la ville pour rejoindre un projet de rocade en construction totalement désert où elles peuvent courir en sécurité mais le parcours pour atteindre leur site d’entrainement est périlleux, une partie de la population est hostile aux petites reines de Kaboul et dans certains quartiers, les pierres et les vieilles canettes de coca cola volent bas, accompagnées de vociférations et d’injures. Ce n’est pourtant pas la tenue vestimentaire qui est provocante, ces jeunes femmes sont couvertes de la tête aux pieds et portent un voile sous le casque cycliste. Katia Clarens donne un coup de zoom sur Masooma et sa sœur Zhara. Le père est un opposant politique et la famille a été contrainte à l’exil en Iran pendant la période des talibans. C’est là-bas que toute petite, Masooma a commencé à faire du vélo, qu’elle a souhaité continuer à pratiquer à son retour en Afghanistan. Agée aujourd’hui de 19 ans, Masooma débute comme professeur d’éducation physique dans un collège de Kaboul. Masooma et Zhara sont des musulmanes pratiquantes ferventes, elles font leurs prières quotidiennes et le voile qu’elles portent n’est pas une contrainte. D’autres filles du groupe ont plus de distance avec la religion. Au départ, en juin 2014, les compétitrices sont réduites à trois, mais en septembre elles sont une trentaine et progressivement, à l’occasion de petites courses organisées dans des villages, les barrières de genre s’estompent et des hommes de plus en plus nombreux encouragent le groupe.

Des filles hors norme

Masooma, la leader de l'équipe afghane, ici avec P/atrick Communal.

Masooma, la leader de l’équipe afghane, ici avec P/atrick Communal.

Masooma confirme que si elle peut pratiquer ce sport qui cause du souci à sa famille en raison des risques qu’elle encoure, c’est parce que son père la soutient. Shannon souligne que ces filles sont hors normes, qu’elles bénéficient effectivement du précieux soutien familial, ce qui montre, ajoute-t-elle qu’un certain nombre d’acteurs du mouvement du droit des femmes sont des hommes, des pères ou des frères qui aident des femmes à franchir les barrières de genre. Le propos est d’autant plus significatif qu’on ne peut méconnaître qu’une partie de la tradition féministe américaine s’est souvent inscrite dans une guerre des sexes.

Après le 8 mars, l’ambassade de France de Kaboul prend contact avec le général Roland Gilles. Roland Gilles qui dirigea la gendarmerie française a des liens d’un demi-siècle avec le cyclisme, son épouse Claudia Carceroni est elle-même une très grande championne qui a accumulé les titres mondiaux. Roland Gilles est le président du comité d’organisation des prochains championnats du monde gran fondo sous l’égide de l’union cycliste internationale qui doivent se dérouler en 2017 à Albi. Roland Gilles a aussi été ambassadeur de France à Sarajevo. Il a quitté ses fonctions le 1er septembre 2014 et a rejoint la France à vélo !

Grâce à l’ambassade de France

Une ancienne collaboratrice de notre ambassade en Bosnie Herzégovine aujourd’hui à Kaboul prend contact et lui demande s’il ne peut pas faire quelque chose pour nos jeunes afghanes qui ont suscité un gros coup de cœur au sein de la représentation diplomatique. Voilà qui tombe plutôt bien, le 29 mai se déroule, dans le département du Tarn, l’albigeoise, une course qualificative pour le championnat du monde gran fondo qui aura lieu en septembre prochain à Perth en Australie. Les courses gran fondo sont des courses open, elles ne sont pas organisées par équipes comme les épreuves professionnelles, ce sont des challenges individuels où toutes les catégories de compétiteurs participent ensemble, les temps font l’objet d’un chronométrage individuel et on procède ensuite à un classement scratch et un classement par catégories (hommes – femmes et par tranches d’âge)

Roland Gilles propose donc d’inscrire les petites reines à l’albigeoise et de les héberger chez lui, suffisamment tôt pour leur permettre de reconnaître le terrain et pour se préparer. L’ambassade de France financera les billets d’avion. Le team afghan, on l’a souligné, s’entraine dans des conditions difficiles, sur terrain plat puisque les zones montagneuses ne sont pas accessibles en raison de la guerre, et l’albigeoise pour les féminines est un parcours très vallonné avec une difficulté principale constituée d’une ascension de sept kilomètres et un dénivelé positif total dépassant mille mètres. « This hill killed me ! » nous déclarera la jeune Zhala Sarmast, 17 ans qui fera le déplacement à Albi avec les deux sœurs, Masooma et Zhara, mais ne sera pas autorisée à participer à la course en raison de son jeune âge.

Look prête les vélos

Lors d’une visite chez Roland Gilles nous observons que la presse nationale et internationale avec la BBC s’intéresse à ces jeunes femmes afghanes, portant le voile et une tenue longue, venues concourir dans une compétition mixte. La notoriété et l’autorité de l’ancien militaire et diplomate leur vaut protection et considération. Europe 1, France info, France 3 et le 20 heures de TF1 leur consacrent un reportage et elles font, à deux jours d’intervalle, la une de la Dépêche du midi.

La société Look prête des vélos performants avec dérailleurs électroniques et plusieurs équipementiers les dotent en matériel. Claudia Carceroni assure un entrainement et une préparation technique intensive qui va mettre Masooma et Zhala à niveau pour le jour J. Roland Gilles met aimablement à disposition de Magcentre une moto de presse qui nous permettra d’assurer des prises de vue au cœur du peloton mais nous disposons d’un second poste encore plus près de l’évènement avec Thierry Communal, inscrit à l’albigeoise, équipé d’une petite camera video go pro montée sur le tube de selle qui va permettre de suivre la performance de Masooma.

Les nouvelles stars d’Albi ont des personnalités assez diverses. Masooma, la meilleure sur le vélo est réservée, elle parle avec douceur mais n’est pas timide, elle formule assez directement les choses. Avant de venir en France, au cours d’un échange que nous avions eu, elle s’était inquiétée de savoir si le fait qu’elle porte le voile pouvait lui causer des problèmes mais lorsque nous lui avions dit qu’elle n’en n’aurait pas, elle avait été totalement rassurée et la question ne fut plus jamais abordée une fois chez nous parce qu’elle n’a effectivement rencontré aucune difficulté de cet ordre.

Au départ de la course, elle exprime en anglais, sur le podium officiel, le message de son combat pour la liberté des femmes afghanes, toujours avec simplicité, douceur et sans ostentation, en présence de l’ambassadeur de France à Kaboul, des autorités locales, de la presse et de Jeannie Longo qui participera à la course, les encouragera et fera cadeau à Zhala qui n’a pu concourir, de la coupe qu’elle a gagnée au classement scratch. Masooma est d’un tempérament volontaire qui ne s’affiche pas comme tel parce qu’elle est toute d’énergie intérieure, les rushes video de la go pro que nous avons visualisés et le compte rendu de Thierry Communal de l’intérieur du peloton  montrent qu’elle a couru avec une réelle intelligence ; dans les longues ascensions où elle n’est pas le plus à l’aise elle monte à son rythme, sans se mettre dans le rouge, elle « se refait la cerise » en descente et dans une position fréquente de recherche de vitesse, sur le plat, elle rattrape le temps perdu, et sait se placer habilement dans les roues pour économiser ses forces, dans le final, elle « lâche les chiens » joyeusement avec beaucoup d’énergie, notamment lorsque, de la moto, nous l’informons qu’elle n’a plus que 15 kilomètres à parcourir, elle franchira la ligne en levant les deux bras en signe de victoire. Le travail intensif de Claudia Carceroni est manifeste dans cette performance puisque Masooma gagne sa place sur le podium en remportant la seconde place dans sa catégorie qui lui vaut la qualification pour le final du championnat du monde. Après l’arrivée, au moment où les plateaux repas sont distribués sous une grande tente, Masooma nous rejoint un moment, elle nous confie que c’est la première fois qu’elle roule en compétition avec des hommes, que cela est inimaginable en Afghanistan, elle n’est pas sans avoir remarqué qu’elle en avait distancé un certain nombre et nous remercie d’être restés avec la moto et Thierry sur le vélo pas trop éloignés d’elle parce que cette présence l’a sécurisée et rassurée.

Zhara, la force tranquille

Zhara nous est apparue conforme à l’image du reportage de Katia Clarens, une force tranquille, une présence silencieuse qui rassure sa grande sœur. Dans les premiers kilomètres, elle laisse partir Masooma avec un petit peloton de concurrents parce qu’elle sait qu’elle ne pourra les suivre très longtemps, elle est aussi plus en difficulté dans les ascensions qu’elle doit gravir en solitaire et avec la seule présence d’une voiture de la BBC qui la filme sans discontinuer, mais elle gère, elle garde un calme imperturbable et fait une course à l’économie qui lui assurera tout de même la troisième place dans sa catégorie, une place sur le podium et une qualification pour l’Australie.

Zhala Sarmast  17 ans est la moins traditionnelle des trois filles, elle est vive, pétillante, elle parle un anglais et un allemand proches de la perfection, une grande sœur « the little genius of the family » qui travaille au CICR et fait ses études à Harvard. Zhala joue aussi de la guitare dans un groupe à Kaboul, elle projette de faire des études de médecine l’an prochain en Allemagne, c’est la communicante du groupe, il fallait la voir, dès l’arrivée, entreprendre l’ambassadeur de France pour tenter de savoir si Masooma et Zhara pourraient facilement obtenir un visa pour l’Australie aujourd’hui très restrictive à l’encontre des ressortissants du Moyen Orient. Elle a été pendant toute la compétition présente pour encourager ses copines qu’elle étreindra tendrement à l’arrivée. Zhala est très active sur les réseaux sociaux pour promouvoir le team afghan.

La fête est maintenant terminée, à leur arrivée à Kaboul et après une escale en Turquie, nos trois jeunes femmes ont été honorées et fleuries par leur fédération olympique nationale. Elles ont sans doute encore plein d’étoiles dans les yeux. Puissent les voies de la destinée protéger nos petites sœurs afghanes des malheurs qui se sont abattues sur une terre meurtrie par la violence et les destructions. Rendez-vous l’an prochain à Albi…Inch Allah.

P.C

Commentaires

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  1. merci pour ce bel article qui nous fait partager cette magnifique aventure (et le père et le fils -?-
    dans le même peloton , c’est sympa aussi!…)

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