C’est une catégorie que l’on pensait disparue à tout jamais de la politique. Pourtant, force est de constater qu’ils reviennent. En escadrille. Héritiers, fils-à-papa, successeurs, juniors. Et en bons bourgeois parvenus sans grand effort ni mérite, ils se doivent de faire oublier leurs origines qui pourtant transparaissent à chaque déclaration.
Par Joséphine.
Trois exemples, trois échelles
La figure contemporaine de l’héritier en politique, c’est bien sûr Donald Trump. On ne le présente plus. Plus récemment et à grands renforts de plans comm’, on a vu émerger un nouveau venu dans ce club très fermé : Louis Sarkozy. Et enfin, localement, on a notre spécimen à nous aussi en la personne d’Henri Alfandari. Qu’est-ce que ces trois personnages disent de notre époque et de la manière de faire de la politique ? A priori nos trois protagonistes ne jouent pas dans la même catégorie, et pourtant, de nombreuses choses les unissent, au-delà d’être très à droite.
Le statut de fils-à-papa
Premier point commun : laver la suspicion que provoque ce statut de fils-à-papa. Car dans notre société, le véritable héros des temps modernes est le self-made man, le mec qui est parti d’une idée géniale dans son garage et qui à force d’huile de coude a bâti un empire. Ce genre de mythologie issue des tréfonds de la Révolution Industrielle s’est désormais transposé dans les récits héroïques des premiers de cordée de la Silicon Valley. L’important est de mettre en avant un individualisme romanesque, d’isoler le génie de son environnement social et culturel et surtout, surtout, surtout, d’éliminer le hasard dans le récit. Le hasard, c’est de mauvais goût, il ne reconnaît pas le mérite et ça c’est pas bon. Car quoi de plus contradictoire avec l’imaginaire dominant que le parcours d’un héritier dont le principal mérite est d’être né des bons parents ?
Couvrez cette famille que je ne saurais voir
Ainsi, Trump n’a eu de cesse de se mettre en scène comme celui qui a fait passer l’entreprise familiale au rang de mastodonte et de machine à cash. Peu importent les faillites, les enquêtes pour discrimination, les contournements du service militaire. Il fallait que le jeune Trump se fasse un prénom et qu’il construise une gloire personnelle, même si en réalité il a dilapidé une partie de la fortune familiale et qu’il doit en grande partie son salut à son personnage médiatique, pas à son génie des affaires.
Pour Louis Sarkozy, c’est un peu différent, mais pas tant. Lui son truc, c’est de laisser croire à une sorte de génie précoce né dans un corps de légionnaire. Malgré les passe-droits et pistons dont il a bénéficié toute sa vie, il met en scène son parcours en tant qu’homme viril et courageux qui a été tenté par la carrière militaire en faisant une école d’officiers US. Mais finalement, il est aussi un intellectuel qui sort à 26 ans son deuxième livre, un essai sur les lectures de Napoléon, et un politique qui veut faire avancer les choses, candidat aux municipales 2026. « Mens sana in corpore sano ». Petit Louis pourrait même avoir cette citation tatouée en lettres gothiques sur le pectoral.
Un papa passionné de foot
Pour Henri Alfandari, c’est encore plus explicite, aucune mention dans la presse locale entre 2020 et 2022 de ses origines familiales, alors qu’il briguait des postes de maire puis de conseiller départemental puis de député. Il se présentait alors simplement comme un papa passionné de foot, amoureux de la campagne après une carrière dans les arts à Paris. Aucune mention de la fortune familiale basée sur un conglomérat de cliniques, conglomérat dont la valeur est estimée à près d’un milliard d’euros et qui rapporte aux Alfandari des centaines de milliers d’euros par an en dividendes, conglomérat qui a aussi offert les premiers postes à responsabilité au jeune Henri.
Des bourgeois bien installés mais… dégagistes
Autre point commun entre ces trois personnages, leur discours très libéral et individualiste basé sur le mythe méritocratique – « quand on veut on peut » ; « chacun reçoit ce qu’il mérite par son travail » – eux qui ne doivent leur position qu’à leur famille.

Mieux, ces rutilants représentants des classes bourgeoises privilégiées qui fonctionnent en vase clos et qui savent pouvoir compter sur leur milieu le cas échéant, comme le montre incontestablement la sociologie contemporaine, entretiennent un discours très critique envers les élites dont ils disent ne pas faire partie. Ils seraient « anti-système », éloignés des centres de pouvoir, presque marginaux et subversifs, directement connectés au peuple qui souffre et qui connaît la vraie vie. C’est le sens même de la mythologie MAGA de Trump, anti-washington, anti-clinton et anti-woke ; c’est aussi le propos central de Louis Sarkozy, lui qui biberonne à une famille qui vit de subsides de l’État mais qui se rêve en Milei tranchant dans le vif de l’assistanat ; c’est enfin la communication politique d’Alfandari, l’homme qui veut réformer la Sécu, le cowboy qui dérange le système politique tourangeau, oubliant qu’il avait jusqu’à peu recyclé dans son équipe des figures politiques pas tout à fait nées de la dernière pluie, Coulon, Fortier, Commandeur, Pierre, Chautemps.
Souvent, pour reprendre Bourdieu, ces personnages à très fort capital économique et social détestent les milieux universitaires, détenteurs d’un capital culturel qui souvent leur fait défaut. C’est alors que nos protagonistes sortent leur arme définitive : le « bon sens », meilleur antidote contre ces intellos qui veulent la faire à l’envers au peuple. Les diatribes de Trump contre les universités réduites à un rôle de pure production idéologique sans fondement scientifique ou l’immodestie d’écrire un essai sur Napoléon sans matière véritable comme l’a fait Louis Sarkozy sont des expressions de cette concurrence entre formes de capital et donc entre formes de légitimité politique.
D’enfant-roi à chef charismatique
Ce déni permanent de leur milieu et de leur parcours personnel, que l’on peut comprendre dans l’absolu pour tenter d’exister et faire valoir une certaine singularité en s’extrayant de sa condition d’héritier, dissimule pourtant mal l’éducation que nos trois champions ont reçue. Éducation bourgeoise pour descendant mâle qui sera appelé un jour à reprendre les affaires du clan et, dans l’idéal, perpétuer fortune et dynastie.
Ainsi, ce qui frappe dans les discours de nos princes de la politique, c’est la brutalité et l’autoritarisme. Le caractère glacial, cynique, simpliste des déclarations, une approche de président de conseil d’administration, pas de politique. Un certain culte de la force, aussi. Trump et le catch ou Trump qui vire sans ménagement des gens devant les caméras de la télé-réalité. Sarkozy et le Jiu-Jitsu ou le MMA. Alfandari et la Boxe. On retient aussi l’assurance des propos, même totalement délirants. Ces hommes se pensent légitimes, experts et intéressants, quel que soit le sujet. Ils se pensent dignes de la caisse de résonance médiatique que leur statut leur confère. Enfants probablement capricieux peu habitués à ce qu’on leur résiste et peu capables de gérer la frustration, ils voient le monde en deux camps : les subordonnés et les ennemis. Les corps intermédiaires, l’histoire, les contre-pouvoirs, la presse, le débat argumenté sont renvoyés au statut de limitateurs de puissance, d’outils pour « ceux qui ne sont rien », de délicatesses construites par une société laxiste et « faiblophile ».
Et le mépris de classe permanent…
De fait, cette recette semble en partie fonctionner. Dans des sociétés où le déclassement est avancé, où les valeurs traditionnelles ont été remises en question par des décennies de lutte sociale et où la perte de cadres sociaux due au capitalisme contemporain et à l’hyper-mobilité produit une société d’individus atomisés, ces figures masculines de puissance qui savent se couper d’un formalisme bourgeois convenu fascinent et rassurent. Et même si c’est difficile à comprendre vu l’écart social et le mépris de classe permanent de ces personnages envers leurs… électeurs, il y a manifestement un phénomène d’identification, si ce n’est de transfert. C’est évident pour Trump, cela reste plus fragile et incertain pour Sarkozy ou Alfandari. L’avenir nous dira si cette évolution a été un épiphénomène anglo-saxon ou un tournant pour les démocraties occidentales.
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