Saint-Aignan (41) : malgré l’adversité, le maire Éric Carnat se présente de nouveau aux municipales

Terre de baronnies, de carrières politiques qui durent des décennies et d’équipes politiques où communistes, socialistes, écologistes, LR et Horizons proposent parfois de drôles de tactiques de jeu pour garder la main sur des territoires, le Loir-et-Cher étonne également par la discrète violence de sa vie politique, sa judiciarisation à outrance et d’élégants silences de la presse et des élus. Saint-Aignan en est un cas d’école.
  

De gauche à droite : Gouet (UDI), Bonneau (PS), Carnat, Chudeau (RN ex LR), Paoletti et Pillefer – crédit Pillefer


Par Joséphine.


Ballon d’Or du 41

On l’a appris par voie de presse il y a un mois : le maire de Saint-Aignan, Éric Carnat briguera bien un troisième mandat en 2026. Dans la Nouvelle République, le premier édile justifiait son choix en se félicitant du « travail accompli », d’une « dynamique à poursuivre », d’un « bilan pleinement tenu », de « grands travaux engagés qui ont transformé le visage de la ville », de « modernisation et d’attractivité », du « soutien aux assos ». Bref, n’en jetez plus, nous avons trouvé le nouveau Ballon d’Or de la politique locale. Du reste, deux mois plus tôt, dans un autre article toujours de la Nouvelle République, un compte-rendu de conseil municipal offrait un boulevard au premier édile de Saint-Aignan pour qu’il puisse montrer ses qualités de buteur en commentant un rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC). La plainte au pénal – non précisée dans l’article – contre le maire Éric Carnat ? « Classée sans suite ». Les observations du rapport de la CRC – non spécifiées dans l’article – ? « A resituer dans le contexte du Covid et des tensions internationales (…) et une opportunité pour améliorer la gestion ». Le mode de gestion du cinéma pointé par le fameux rapport ? « C’est l’équipe municipale précédente ». Tout est bien qui finit bien et la séance est levée, « ne faisant l’objet d’aucune question ou observation des élus ». Voilà donc une séquence rondement menée qui avait débuté quelques mois plus tôt dans le magazine municipal où le ton de la communication pré-électorale était donné : « L’année s’ouvre sous le signe d’une gestion rigoureuse et d’un engagement renouvelé au service de notre commune. Le budget voté (…) traduit une volonté claire : maîtriser nos dépenses tout en poursuivant les investissements indispensables à l’avenir de Saint-Aignan ». But ! En pleine lucarne.

La croisée des réseaux

Car oui, on le devine, Éric Carnat, c’est un gagnant mais aussi un bon communiquant. Un pur produit de la notabilité locale. Et il a été à bonne école, lui le fils de Monique Carnat, figure incontournable du 41, décorée d’ailleurs de la Légion d’honneur en 2012 en récompense de ses engagements en tant que soignante, responsable de fédération de parents d’élèves, présidente de l’Union commerciale de Saint-Aignan, puis carrément de la fédération des Unions commerciales du Loir-et-Cher, vice-présidente du Medef 41, et responsable à la Caisse régionale pour la protection du régime social des indépendants et dans l’Association départementale pour le dépistage des cancers. Honneur suprême, c’est Maurice Leroy himself qui s’est occupé de remettre le précieux ruban rouge à Mme Carnat.

Mais Éric Carnat a également su se construire ses réseaux à lui. Il connaît les arcanes du Conseil départemental et régional dans lesquels il a été fonctionnaire, tout en entretenant les meilleures relations avec la famille Delord, propriétaire du ZooParc Beauval situé sur le territoire de la commune de Saint-Aignan. Toutefois, c’est surtout dans les réseaux d’élus que Carnat a réussi à se faire une place. Il a travaillé auprès de l’influent Jean-Marie Janssens (UDI), maire de Montrichard, vice-président du Conseil départemental et sénateur, puis il a été le collaborateur parlementaire du député LR Patrice Martin-Lalande, maire de Lamotte-Beuvron, conseiller départemental et régional. Carnat est aussi élu à l’intercommunalité Val-de-Cher-Controis où il côtoie le sénateur Jean-Luc Brault et Jacques Paoletti, ténor du parti Horizons dans le coin. Sans même parler de mandats dans des syndicats mixtes et intercommunaux dans lesquels il est en relation avec Thibault Gasc, premier adjoint au maire très droitier de Villefranche-sur-Cher, président du Syndicat Mixte du Canal du Berry et directeur du Syndicat Intercommunal de Distribution d’Énergie de Loir-et-Cher.

Un vieux connaisseur du Loir-et-Cher explique : « Carnat est capable de naviguer aussi bien avec les élus de droite dont il est originaire, qu’avec la gauche du Conseil régional actuel. Il ne renie pas non plus Chudeau et le RN. Il faut dire que le score du RN à Saint-Aignan est particulièrement élevé depuis les législatives de 2022, du coup Chudeau est invité et est présent depuis 2023 tous les ans aux vœux de Carnat à la population à Saint-Aignan ».

Ces réseaux et cette souplesse politique permettent à Carnat d’attirer les investissements pour sa commune, par exemple récemment avec la construction d’une passerelle visant le développement touristique, financée en partie par le Conseil régional. L’occasion à quelques mois des municipales de s’offrir une jolie photo d’inauguration avec un parterre de notables, dans une ambiance masculine quoi que décontractée. Sourires radieux de rigueur. Et jeune-femme porte-ciseaux.

Un premier carton jaune

Sauf que derrière cette façade flamboyante de Zidane de la gestion, se posent quelques questions que ni la presse locale ni les élus du coin semblent prendre en compte.

Car contrairement aux déclarations en conseil municipal reprises par la NR, il n’y a pas qu’une seule procédure pénale à l’encontre d’Éric Carnat mais… une vingtaine. Parmi toutes celles-ci, Le Canard enchaîné révélait dans un article de février 2023 qu’Éric Carnat avait été l’objet de deux plaintes pour viol, agression sexuelle et harcèlement moral et sexuel de la part de deux agentes territoriales : une agente de surveillance de la voie publique à Saint-Aignan et une agente travaillant au secrétariat du Syndicat Mixte du Canal du Berry dont est vice-président Carnat. Ce dernier sera d’ailleurs mis en examen et soumis à un contrôle judiciaire à partir de décembre 2023, le temps de la procédure. Procédure pendant laquelle, rappelons-le, il est présumé innocent.

Plus récemment, dans un article de mai 2025 publié par Mediapart, l’avocat de Carnat qui parle de « cabale orchestrée par des opposants » évoquait aussi les nombreuses autres plaintes pour « détournement de fonds publics, harcèlement, tentative d’homicide » déposées à l’encontre de son client présenté comme victime d’une machination. Cependant, Mediapart pointe également le fait que le maire a, de son côté, « multiplié les plaintes en diffamation et en dénonciation calomnieuse », ce que les journalistes interprètent comme de possibles procédures bâillon, c’est-à-dire des manières de mettre la pression sur des opposants et des personnes un peu trop critiques. Mais de tout cela, pas un mot dans la presse locale, ni d’explications en conseil municipal.

La Cour des Comptes, l’arbitre sourcilleux

Dans le rapport de la Chambre régionale des comptes de juillet 2025 que j’ai pu me procurer, c’est carrément le supposé point fort d’Éric Carnat et la base de sa communication – la gestion budgétaire – qui est mis à mal.

D’ailleurs, en lien avec les questions judiciaires évoquées ci-dessus, on apprend dans le rapport que les frais d’avocat de Carnat pour sa défense dans différentes affaires le concernant ont coûté la bagatelle de 135 000 euros à la collectivité entre 2021 et septembre 2024. Car en fait, le conseil municipal a voté en 2021 et 2023 la « protection fonctionnelle » d’Éric Carnat, c’est à dire la prise en charge de ses frais de justice par les contribuables de Saint-Aignan. Cette situation avait d’ailleurs été mise en évidence par l’association Anticor41 en janvier dernier avant d’être médiatisée par Mediapart en mai, sans disposer alors de l’ordre de grandeur des sommes engagées. Les militant·e·s et journalistes s’interrogeaient sur la base légale de cette protection fonctionnelle qui ne peut concerner que ses faits potentiellement commis en tant que maire et non en tant que personne, ce qui laisse pas mal de latitude d’interprétation.

En tout cas, de son côté, la Chambre régionale des comptes considère que les délibérations du conseil municipal qui ont conduit au vote de la protection fonctionnelle posent problème. Selon la CRC, la première délibération de 2021 « ne présente pas le degré de précision requis. Elle vise succinctement deux plaintes, alors que l’on dénombre douze affaires impliquant le maire sur la période concernée. Cette imprécision et, à plus forte raison, la référence à des affaires « en cours et à venir », ne peuvent suffire à fonder une décision d’octroi de la protection fonctionnelle. La prise en charge des honoraires concernés présente ainsi une fragilité juridique. Par la suite, la seconde délibération de 2023, est plus détaillée que la première mais sans pour autant apporter toutes les précisions requises. Il en résulte un risque en termes de régularité des délibérations concernées (…) D’autre part, la protection fonctionnelle ne peut être accordée lorsqu’elle porte sur des faits détachables des mandats et fonctions publics de l’élu. Or, la parution d’un article de presse nationale au mois de février 2023, repris par la presse locale, permet de considérer que les membres du conseil municipal ne pouvaient ignorer, dès l’adoption de la délibération, que ces plaintes concernaient des faits à l’évidence détachables de l’exercice de la fonction ».

Dans sa réponse jointe au rapport, Éric Carnat considère à l’inverse que tout est en règle, les « articles de presse n’étant pas de nature à retranscrire une information authentique » selon lui, même si les élus au conseil municipal en avaient eu connaissance. Et puis, Carnat étant mis en examen avec la circonstance de « personne abusant de l’autorité conférée par ses fonctions », cela suffirait à rattacher les faits à l’exercice de ses fonctions.

Asymétrie de protection

Ce que Mediapart révélait également au printemps dernier, c’est que ce même conseil municipal si prompt à voter la protection fonctionnelle à son maire l’a refusée par deux fois à l’agente plaignante de Saint-Aignan. Cette dernière devrait donc avancer des sommes importantes pour ses frais de justice, établissant une asymétrie manifeste entre elle et Éric Carnat qui pourra payer ses avocats avec l’argent de la commune. La Chambre régionale des comptes soulève d’ailleurs le caractère problématique « des demandes de protection fonctionnelle par des agents donnant lieu à des traitements différenciés », ce qui va dans le sens de la décision prise par le Tribunal Administratif (TA) d’Orléans qui, le 7 juillet dernier, a demandé à ce que l’agente plaignante bénéficie bel et bien de la protection fonctionnelle. Le lendemain, le 8 juillet, ce même Tribunal Administratif rendait une décision équivalente à l’encontre du Syndicat Mixte du Canal du Berry qui avait refusé également à deux reprises d’accorder la protection fonctionnelle à la deuxième agente plaignante, agente qui dépend de cette structure et qui avait affaire à Carnat, cette fois en tant que vice-président du Syndicat Mixte. Syndicat Mixte présidé par Thibault Gasc, cité un peu plus haut, qui annoncera quelques jours plus tard faire appel de la décision du TA.

À deux doigts du carton rouge

Mais ce n’est pas tout, la CRC enchaîne les coups de sifflet dans son rapport. Elle pointe « une gouvernance susceptible d’exposer la commune à des risques », « des délégations du maire aux adjoints et aux conseillers délégués insuffisamment précises », « une délégation accordée irrégulièrement à un agent contractuel en matière d’état civil », « une rotation des effectifs, source de fragilité », élément qui fait écho au papier du Canard enchaîné de février 2023 qui parlait du départ d’une petite moitié des effectifs de la mairie en quelques années, soit 19 agent·e·s sur 41. Le rapport poursuit ses alertes avec « une sincérité budgétaire insuffisante de la section fonctionnement », « des primes de fin d’année versées sans fondement juridique jusqu’en 2024 », « un respect partiel des règles de publicité et de mise en concurrence », « une délégation de service public dont la procédure d’attribution et le suivi ne respectent pas le cadre juridique applicable », ceci dans un contexte où la presse rappelait également que « l’un des bras droits du maire avait démissionné en 2018 après avoir dénoncé un système de fausses factures ». Et la CRC de conclure par l’évocation d’« une gestion déficitaire non portée à la connaissance du conseil municipal jusqu’en 2024 ».

Dans sa réponse, le maire met surtout en avant la situation financière favorable valorisée par la Chambre, promet de prendre en compte les recommandations et partage sept pages du site maire-info.com qui montre à l’échelle nationale les difficultés de recrutement et de stabilisation des personnels communaux dans les espaces ruraux afin d’expliquer le taux de rotation du personnel.

Tous ces éléments qui s’opposent au récit conquérant d’Éric Carnat pour 2026 pourraient-ils le mettre hors jeu ? Pas sûr. Avec les délais d’une justice qui souffre d’un manque structurel de moyens depuis des décennies, par manque de volonté politique, et avec une presse locale exsangue et le plus souvent réduite à reprendre la communication des politiques, c’est surtout la démocratie municipale qui ressort affaiblie. Suspicion judiciaire qui s’éternise, manque de transparence médiatique, entre-soi compact et solidaire des élus, voilà le carburant efficace de l’abstention et du vote à l’extrême-droite.


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Commentaires

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  1. Blablabla … blablabla … blablabla … compliments pour la complétude et la précision des faits et respect pour la qualité de la syntaxe, mais tout ça pour quoi ? Puisqu’à la fin tout va finir par faire “pschitttt” : non-lieu, prescription et autres frivolités. Nous sommes d’accord sur le fond, mais à trop vouloir faire blanchir la bête sous le (beau)harnais, Joséphine, on revoie un peu plus l’électeur vers la peste brune. Arrêtons de stigmatiser et éduquons plutôt (ici il n’y aucun jeu de mots).
    P.S. : nul n’est besoin de vous déchaîner contre nous puisqu’on vous dit qu’on est d’accord avec vous. Bises.

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