La famille selon Jarmusch : silence, regards, mensonges et oppression

Dans Father, Mother, Sister, Brother, Jim Jarmusch pousse loin le curseur de ses pratiques et de ses tics cinématographiques : humour froid, élégance et grande classe. Film composé de trois sketchs, la famille n’en ressort pas vainqueur. Mais le casting de rêve, la rigueur du réalisateur et l’ode constante au cinéma en font un petit bijou jarmuschien.

La sister Indya Moore et son frère Luka Sabbat dans les rues de Paris. Capture bande annonce.



Par Bernard Cassat.


Jim Jarmusch, on le sait, est un grand amateur de cinéma et de musique. Qu’il ne pratique pas en amateur, autant l’un que l’autre. On sait aussi que ses histoires sont souvent ténues, distanciées, tissant l’absurde avec l’étrangeté d’un monde qu’il aborde par des détails, des manies, de l’humour froid, des images léchées et élégantes, souvent en noir et blanc. On sait également qu’il a des accointances profondes avec plusieurs artistes qui forment une sorte de famille culturelle.

Mais c’est de la famille réelle qu’il va nous parler, parents et enfants (grands), de ceux que l’on n’a pas choisis. Avec ses frères culturels et ses sœurs de cinéma, choisis ceux-là. Trois histoires, trois variations sur l’amour familial. En oulipien américain, il se donne des contraintes que ces variations vont décliner : des skaters, son oncle Bob, un toast porté avec une tasse de thé, la qualité de l’eau qu’on boit…

Adam Driver et Mayim Bialik en route vers chez Father. Capture bande annonce


Dans le premier conte, Father, Jeff (Adam Driver) et Emily (Mayim Bialik) vont voir leur père (Tom Waits) et installent le processus de narration des trois sketches du film : le trajet aller, la rencontre, le trajet retour. Father vit dans le nord-est des États-Unis, et l’atmosphère dans la voiture est aussi froide qu’à l’extérieur, mais sans hostilité. Jeff et Emily semblent jouer leur rôle. L’arrivée chez Father est du même ordre, un accueil pour le moins distant et emprunté. On ne sait quoi dire, d’ailleurs on parle peu. L’oppression descend jusqu’au spectateur. Mais le montage a quand même indiqué des pratiques étonnantes de Father, qui met du bazar exprès avant l’arrivée de ses enfants. Em se renseigne sur ses médicaments actuels, et le pot aux roses se révèle. Il est clean de toute drogue. Tom Waits, le vieux chanteur de blues à la voix défoncée, sort du bois. Aucune communication réelle avec ses enfants, une affaire de mur restauré pas clean du tout, des billets qui passent de la main du fils à celle du père. Dans la sobriété du récit, tout est dit. À l’inverse des discussions totalement allumées de Coffee and cigarettes, par exemple, le minimalisme des dialogues est ici porté à son paroxysme et fait tout l’éclat du film. La chute de cette première partie est éblouissante d’humour noir.

Le toast sur le thé. Capture bande annonce.

Et on part à Dublin voir Mother, Charlotte Rampling. Rues filmées magnifiquement, rues banales de cette ville aux quartiers ouvriers. Tim (Cate Blanchett méconnaissable), et Lilith (Vicky Krieps) rejoignent séparément la somptueuse villa de Mother, qui pendant ce temps-là dispose une table de thé digne de la reine. Deux filles bridées par leur mère écrivaine à succès. Mais opposées : Tim intériorise mais n’en pense pas moins, Lilith provoque en restant très gamine. Rien ne se dit, sauf des mensonges. Silences et regards suffisent. Cette cérémonie du thé, sinistre au premier degré, est truffée d’humour dans le regard du metteur en scène.

Les deux filles de Mother, Cate Blanchett et Vicky Krieps. Photo Vague notion 2024-MUBI-Yorick Le Saux


Et le troisième sketch, Sister and Brother, se passe à Paris, la ville de la Nouvelle Vague. D’ailleurs, Françoise Lebrun, actrice et compagne de Jean Eustache, fait une apparition à l’écran. Frère et sœur parcourent la ville lumière, là encore dans des séquences de rues, de boulevards, de périphérique. Ils sont désormais orphelins. Ils retournent dans l’appartement des parents où ils ont grandi, que Billy (Luka Sabbat) a vidé. Américains de Paris, ils constatent qu’ils aimaient leurs parents. Mais tout cela se résume à un garage où sont empilés tous les meubles. Le ton est différent, puisque les parents ne sont plus là.

Brother and Sister. Photo Les films du Losange.


Cet anti-film d’action, comme l’a dit le réalisateur lui-même, se classe plutôt dans la catégorie métaphysique. Jarmusch était capable de transformer un western en film contemplatif. Les surréalistes faisaient des images déchiquetant la réalité pour en montrer des sens cachés. Jarmusch, sous des habits de réalisme, s’amuse à indiquer que tout ce qui est montré est faux, qu’on joue plus dans la vraie vie que dans les films, et que le cinéma est là pour montrer les points d’achoppement. Et il le fait si brillamment !


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