Ma frère, c’est ainsi que se surnomment Shaï et Djeneba, les deux héroïnes. Amies depuis l’enfance, elles ont grandi ensemble Place des Fêtes, un quartier populaire du XIXᵉ arrondissement de Paris. Elles partent, en tant qu’animatrices, en colonie de vacances dans la Drôme. Une parenthèse joyeuse et lumineuse, qui replonge avec justesse et sincérité dans l’enfance.
Jeunes et moins jeunes se relaxent au soleil, durant la colonie de vacances dans la Drôme. Crédit Bettina Pittaluga.
Par Jeanne Beaudoin.
Ma frère est le deuxième long métrage des deux réalisatrices Lise Akoka et Romane Guéret. Présenté lors du Festival de Cannes 2025, le film s’affiche comme une suite libre de leur série Tu Préfères ?. Inspirées par leur rencontre avec les deux actrices (Shirel Nataf qui incarne Shaï, et Fanta Kebe dans le rôle de Djeneba), les réalisatrices cherchent à restituer au plus près de la réalité l’énergie unique d’une colonie de vacances. Le récit suit ainsi Shaï et Djeneba, qui partent pour la Drôme sous un soleil éclatant, aux côtés de la directrice (interprétée avec brio par Amel Bent), de plusieurs collègues et d’une vingtaine d’enfants âgés de 7 à 13 ans.
Un film féministe « porté par deux héroïnes fortes »
Le film s’appuie sur une véritable relation de confiance entre les actrices et les réalisatrices. « Shirel et Fanta, je les connais depuis qu’elles ont onze ans », raconte Lise Akoka pour Cin’Écran. À l’époque, la réalisatrice était « coach enfants » sur un film dans lequel elle jouait. Après de riches et nombreuses conversations, l’envie de les mettre en scène est née. Plusieurs éléments sont ainsi inspirés d’elles et de leurs vies.
Quant au titre Ma frère, il est inspiré de ce tic de langage générationnel « que même les filles amies utilisent entre elles », qu’elles ont détourné dans une forme inclusive, explique Lise Akoka au micro de France Inter. Ce film se veut « féministe, porté par deux héroïnes fortes », ajoute Romane Guéret. Et c’est un défi relevé, les deux héroïnes sont inspirantes. Malgré les épreuves, elles parviennent toujours à trouver des solutions, souvent avec humour. Elles deviennent des piliers l’une pour l’autre, mais aussi pour les enfants.
Fanta Kebe, à gauche, dans le rôle de Djeneba et Shirel Nataf, à droite, dans le rôle de Shaï. Crédit : Studio Canal.
Comme si l’on observait l’enfance « à travers un trou de serrure »
Le film plonge les spectateurs au cœur d’une colonie de vacances, semblable à celle que l’on trouve partout en France. Le soleil est au rendez-vous, les enfants débordent d’énergie et de spontanéité. Leurs répliques sont pleines d’inventivité, mêlant argot et langage soutenu avec beaucoup d’ingéniosité. L’envie des réalisatrices était de faire entendre cette jeunesse, avec une approche presque documentaire et qui s’éloigne des clichés. Pour ce faire, elles ont mis en place de nombreuses séances d’improvisation afin que les séquences soient les plus vivantes et spontanées possibles. Elles ont également multiplié les immersions dans des maisons de quartier et des colonies de vacances pendant la phase d’écriture. Fanta Kebe et Shirel Nataf sont même devenues animatrices stagiaires afin d’incarner leur rôle avec le plus de justesse possible.
Lors du tournage, les réalisatrices ont ensuite recréé une véritable colonie de vacances pendant trois semaines pour l’ensemble des jeunes comédiens. Les enfants dormaient ensemble, de nombreuses activités étaient prévues pour eux les jours où ils ne tournaient pas. Et ça se ressent à l’écran. Une véritable complicité est née entre les enfants, permettant un jeu d’acteurs très réussi.
D’autant que les réalisatrices, à travers leur cinéma, poursuivent une quête éternelle : tenter de saisir ce que signifie être enfant, sans filtre ni transformation par le regard adulte. Et cette approche commence par les dialogues. Trop souvent dans les films, « les enfants parlent comme des adultes », constate Lise Akoka. L’objectif (rempli) était donc que les enfants s’expriment comme dans leur vie quotidienne, avec toute la folie et la cruauté dont ils peuvent être capables. Comme si l’on observait « à travers un trou de serrure cette micro-société » qu’est l’enfance, indique la réalisatrice.
Sortie canoë pour les enfants. Crédit : Superstructures Films.
Un film éminemment politique sur fond très léger
Bien que le décor reste léger (soleil, camping, bande d’amis et vacances), le film ne cherche pas à enjoliver la réalité des enfants et de leurs animateurs. Plusieurs thématiques sociétales et politiques y sont abordées : les sujets graves surgissent autour d’un feu, au cours des séances de bronzage ou lors de confidences nocturnes. Le film évoque notamment le consentement, le droit de disposer de son corps et de dire non, mais aussi des thématiques comme le genre, la sexualité, le racisme, la précarité ou encore les violences intrafamiliales. Il véhicule également un message profondément anti-méritocratique. Amel Bent témoigne d’ailleurs sur ses réseaux que l’œuvre parvient merveilleusement à « nous raconter dans nos différences, nos [échecs], nos chagrins, nos amours et surtout nos espoirs ! »
La colonie de vacances se présente ainsi comme une utopie où chacun pourrait coexister harmonieusement. Une sorte de contre-récit qui apporte une nouvelle image des jeunes de banlieue. « Le récit de colonie de vacances est génial pour ça, le contexte c’est une flopée d’enfants qui viennent vraiment de tous les milieux et qui se retrouvent à devoir se rencontrer et apprendre à se tolérer les uns les autres. Donc oui c’est une métaphore d’une utopie possible », explique d’ailleurs Romane Guéret. L’œuvre propose ainsi, avec beaucoup d’humour, une réflexion profonde sur l’amitié, l’amour, la découverte de l’autre mais aussi sur le déterminisme social et les choix décisifs qui jalonnent le passage à l’âge adulte.
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