« Déesses, je me maquille pour ne pas pleurer » : un rituel intime entre corps, désir et mysticisme

Jeudi 22 janvier, au Théâtre de la Tête Noire à Saran, la pièce Déesses, je me maquille pour ne pas pleurer, écrite et interprétée par Héloïse Desrivières, a eu droit à une unique représentation. Cette pièce, singulière et déroutante, explore le corps féminin, la maternité et le désir, à travers un monologue situé à la frontière du réel et du rituel.

Astrid allongée dans sa baignoire au début de la pièce. Crédit : CG

 

Par Charlotte Guillois.


Une jeune mère face à elle-même

Le rideau s’ouvre sur une image forte : une femme, seule, installée dans une baignoire, le corps enroulé de cellophane. D’emblée, le décor est posé. Nous sommes dans une salle de bains, espace intime par excellence, qui va devenir le cœur battant du spectacle. Cette femme, Astrid, s’adresse directement à nous comme elle le ferait à ses abonnés sur les réseaux sociaux : elle est influenceuse. Elle parle, elle se montre, elle se raconte.

Très vite, on comprend que ce face-à-face est aussi un exutoire. Astrid est une jeune maman solo. Le père de son enfant est mort brutalement, dans un accident de trottinette électrique. Elle élève seule son bébé et tente de tenir debout. Entre confidences, tutoriel beauté et monologue intérieur, elle évoque son quotidien, son corps transformé par la grossesse, le post-partum, la fatigue, le rapport à son enfant, mais aussi le désir, le manque, l’envie de refaire l’amour.

Au fil du spectacle, la salle de bains se transforme. Ce lieu concret devient un espace mental, presque sacré. Astrid se métamorphose : tour à tour sorcière, louve, femme blessée, déesse. La mise en scène glisse peu à peu vers quelque chose de plus poétique et symbolique : le corps se couvre de peinture bleue, Astrid se montre à nous dans toute sa nudité.

Un discours sans tabou sur le corps et le désir

L’un des grands points forts de Déesses, je me maquille pour ne pas pleurer est sans conteste la place centrale accordée au corps de la femme. Un corps réel, montré sans filtre, loin des standards lisses et idéalisés. Astrid parle de ses vergetures, de son ventre qui pend, de la graisse, du poids de la maternité inscrit dans la chair. Elle ne cherche pas à embellir, ni à cacher. Elle accepte, elle montre, elle dit.

La pièce aborde aussi frontalement la question du désir féminin après l’accouchement, un sujet encore trop peu représenté sur scène. Comment retrouver l’envie ? Comment se réapproprier un corps devenu autre ? Comment se sentir à nouveau femme, et pas seulement mère ? Le texte n’élude rien et emploie une langue directe, parfois crue, mais toujours sincère.

Cette parole libre, sans langue de bois, crée une vraie proximité avec le public. On sent une volonté de libération, presque politique : dire ce qui est habituellement tu, redonner une place à l’intime féminin dans l’espace public. À ce titre, la pièce a quelque chose de courageux et de nécessaire.

Astrid à la fin de la pièce, les bras bleus, une robe composée de coquillages en guise de vêtement. Crédit : Garance Coquard.

Une dimension mystique qui peut dérouter

Si la pièce convainc par son propos, elle peut aussi laisser certains spectateurs à distance par ses choix esthétiques et symboliques. À mesure que le spectacle avance, la narration devient plus abstraite. L’aspect spirituel et mystique prend le dessus sur le récit concret.

Cette orientation peut entraîner une perte de repères et rendre la lecture du spectacle plus difficile pour une partie du public, qui aurait peut-être préféré rester davantage ancrée dans le réel et le quotidien d’Astrid.

Cette dimension métaphysique, bien que poétique, n’est pas forcément accessible à tous. Elle demande une certaine habitude du théâtre contemporain et de ses codes.

Déesses, je me maquille pour ne pas pleurer n’est clairement pas une pièce facile. Elle dérange, elle surprend, elle divise. Mais elle n’est pas mauvaise pour autant. Elle propose une expérience théâtrale forte, incarnée, engagée, portée par un texte qui ose parler du corps féminin et du désir sans détour.

Si l’aspect mystique peut susciter des réserves, la puissance du propos et la liberté de ton demeurent marquantes. La pièce s’adresse avant tout à des spectateurs aguerris, sensibles aux formes contemporaines et aux écritures hybrides, plutôt qu’à un public en quête d’un récit classique. Une œuvre imparfaite mais audacieuse, qui mérite d’être vue pour ce qu’elle tente : faire du corps des femmes un territoire de parole, de beauté et de reconquête.

 

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Commentaires

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  1. “Le père de son enfant est mort brutalement, dans un accident de trottinette électrique”. C’est une pièce comique, en fait ! Quel manque d’imagination, quel ridicule.

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