« Le Voyage de la Vénus Noire » d’Alice Diop : une lecture trop monotone

Avec Le Voyage de la Vénus Noire, Alice Diop propose une lecture scénique du texte de la poétesse afro-américaine Robin Coste Lewis. Programmée par le CDNO et présentée au centre culturel du Bouillon les 27 et 28 janvier, cette proposition voit la cinéaste endosser le rôle de passeuse de texte. Sur le principe, l’idée séduit. Sur scène, l’expérience laisse perplexe.

Alice Diop derrière son bureau, marquant une pause dans sa lecture de L’Odyssée de la Vénus Noire. Crédit : Marie Rouge.

 

Par Charlotte Guillois.


Un texte majeur, à la fois poétique et politique

Alice Diop découvre ce texte il y a trois ans, sur un banc de Brooklyn. Un ami lui en fait la lecture. Pour elle, c’est une révélation. « C’est le texte dont j’avais besoin, qui rassemble tout, tous mes ”moi”. Sa forme poétique, épique même, digère des années et des années de recherches universitaires extrêmement fouillées : sur la représentation, la chosification, la fétichisation du corps des femmes noires dans l’art. »

Récompensé par le National Book Award for Poetry, L’Odyssée de la Vénus Noire de Robin Coste Lewis est en effet un texte fondamental. Robin Coste Lewis y déconstruit l’inconscient visuel occidental en retraçant la manière dont les corps de femmes noires ont été fragmentés, exposés, fétichisés. Elle renverse le regard : ces corps cessent d’être des objets muets pour devenir des sujets de parole.

« Elle nous embarque, et à la fin, elle dit juste qu’elle a peur d’aimer, d’être touchée, d’être approchée. Car la violence du racisme, de la déshumanisation, est si profonde et si ancienne, elle touche au plus profond de ce que nous sommes. Nous sommes traumatisées par ce qu’a fabriqué cet inconscient visuel » explique Alice Diop.

Une lecture calme, au risque de l’uniformité

Pour Alice Diop, la force du texte est implacable « parce qu’elle est calme ». Elle choisit donc une lecture posée, presque retenue : voix basse, débit régulier, silences marqués, absence d’effets dramatiques. L’émotion n’est jamais soulignée, la voix ne s’élève pas. Ce parti pris peut se comprendre : il s’agit de laisser toute la place au texte, de ne pas l’écraser par une interprétation trop appuyée.

Mais sur la durée, cette constance devient une faiblesse. La lecture, sans véritable variation de rythme ni modulation, finit par produire une forme de monotonie. L’attention se relâche progressivement, d’autant plus que le dispositif scénique, très épuré, n’offre aucun contrepoint visuel ou dramaturgique. 

Peu à peu, le spectateur a le sentiment d’assister davantage à une conférence qu’à une proposition théâtrale. Or, adapter un texte à la scène, surtout s’il n’est pas initialement dramatique, suppose de justifier ce déplacement. Ici, la scène n’apporte rien de plus que ce qu’offre la lecture silencieuse du texte.

La fragilité de la parole scénique

Cette impression est renforcée par une diction parfois hésitante. La lecture est ponctuée de légers bégaiements. Dans certaines formes contemporaines, ces « erreurs » peuvent être un choix esthétique. Mais il faut que cette fragilité soit travaillée, rythmée, assumée comme telle.

Ici, ces hésitations ne relèvent pas tant d’une lecture laborieuse que de légers accrocs, parfois parasites, qui viennent occasionnellement rompre la continuité de l’écoute. Or, lorsque tout repose sur la voix, celle-ci doit être impeccable : ne pas faiblir, ne pas buter sur les mots. À défaut, la concentration du spectateur se brise, et l’expérience perd en intensité.

Les objets qui composent la mise en scène de ce bureau sont intéressants mais invisibles pour le spectateur. Crédit : Marie Rouge.

Un dispositif visuel trop minimaliste

Le choix d’une mise en scène extrêmement dépouillée participe également à ce décrochage. Alice Diop est assise derrière un bureau, entourée de quelques livres : rien ne vient accompagner visuellement le texte. Pourtant, il s’agit d’une œuvre sur l’histoire de l’art, contenant des références précises à des tableaux, gravures et sculptures.

Un dispositif visuel, comme la projection des œuvres mentionnées, aurait pu servir de point d’appui à l’imaginaire du spectateur, sans pour autant trahir l’intention du texte. Tout le monde n’a pas nécessairement en tête La Naissance de Vénus de Botticelli, encore moins la gravure de la Vénus Noire de W. Grainger. Ce refus du visuel s’explique sans doute par la volonté de la narratrice à collecter les titres des œuvres qui montrent des corps de femmes noires, en mettant l’accent sur le langage et la nomination. Mais ce choix radical laisse le spectateur seul face à un texte exigeant.

Une œuvre à lire plus qu’à écouter

En définitive, si L’Odyssée de la Vénus Noire de Robin Coste Lewis est un texte puissant, nécessaire et profondément éclairant, son adaptation scénique par Alice Diop peine à trouver un souffle théâtral capable de soutenir l’attention sur la durée. Trop uniforme dans son rythme, trop minimale dans son dispositif, la proposition laisse le sentiment que la scène n’est pas le lieu le plus pertinent pour cette œuvre. Un texte qu’il vaut sans doute mieux lire soi-même qu’écouter.

 

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