DameChevaliers nous apprend à « Voir clair avec Monique Wittig » 

Voir clair avec Monique Wittig est une pièce du collectif DameChevaliers, composé de la musicienne Caro Geryl et de la comédienne Adèle Haenel. Le spectacle propose une vulgarisation vivante de La Pensée straight de Monique Wittig. Programmées par le CDN d’Orléans les 4 et 5 février, les deux artistes nous ont invités à un moment de réflexion collective, intime et politique, afin de mettre en lumière les mécanismes de l’hétérosexualité en tant que système politique.

À gauche, Adèle Haenel, à droite, Caro Geryl. Au coin du feu, elles interprètent une chanson inspirée par La Pensée straight. Crédit : Estelle Hanania.

 

Par Charlotte Guillois.

 

Dès l’entrée dans la salle Antoine Vitez du théâtre d’Orléans, le dispositif déroute : il est possible de s’installer directement sur scène, aux côtés du duo. Le public est ainsi convié à partager un moment de proximité, dans une ambiance évoquant une « réunion secrète dans la forêt ».

Assises parmi des feuilles mortes, devant un feu de camp, les artistes évoluent dans une pénombre seulement trouée par un projecteur, semblable à un rayon de lune. Pour Adèle Haenel, la forêt constitue « un espace en marge du monde, d’où on perçoit les bruits de la ville, les chiens, les trains. On sait qu’on est juste dans une sorte d’enclave éphémère à deux pas de la vie quotidienne et c’est là, dans l’urgence et le besoin de se retrouver, qu’une communauté éphémère se compose, réfléchit. »

Adèle Haenel prend alors la parole pour transmettre la pensée de Monique Wittig, tandis que Caro Geryl, au son, accompagne et rythme le discours par des bruits d’animaux, des crépitements de feu et de la musique électronique. Ce dispositif scénique, à la fois simple et immersif, parvient à happer totalement le spectateur, qui a le sentiment de faire partie d’une joyeuse bande de campeur·euses wokes et féministes.

Rendre « La Pensée straight » accessible

Monique Wittig, théoricienne et militante féministe lesbienne du XXe siècle, analyse dans La Pensée straight l’hétérosexualité comme un régime politique : un système de domination qui se rend invisible en se faisant passer pour naturel. C’est à ce texte fondamental de la pensée queer et féministe que DameChevaliers choisit de s’attaquer, tout en convoquant l’héritage de penseuses influencées par Wittig, telles que Sara Ahmed, Audre Lorde, Elsa Dorlin ou encore Adrienne Rich.

Élisabeth Lebovici, lors de son entretien avec Adèle Haenel, questionne la mise en spectacle de la théorie. Vulgariser un texte théorique, souvent dense et exigeant, relève en effet du défi. Pourtant, le pari est ici tenu. Haenel s’adresse au public comme à des potes : elle ne récite pas Wittig, mais reformule sa pensée avec ses propres mots. Elle hésite, se corrige, précise, multiplie les regards et les « tu vois ? » pour s’assurer que chacun·e suit. « Ce qui est important pour moi, c’est que le spectacle soit très simple à comprendre, car le fait que la théorie en général ait l’air inaccessible est une des manières dont se manifeste la domination de classe », confie-t-elle.

Caro Geryl, à droite, attentive aux silences d’Adèle Haenel, à gauche. Crédit : Estelle Hanania.

L’hétérosexualité comme un nugget

Adèle Haenel ne se contente pas de transmettre la pensée de Monique Wittig : elle y mêle ses propres réflexions, ainsi que les élans lyriques et performatifs conçus avec Caro Geryl. Le fil théorique est régulièrement interrompu par des épisodes musicaux, comme la Chanson du destin sur la « fatalité » d’appartenir à la classe des femmes, ou la chanson ironique sur le mansplaining – « tu veux que je t’explique, princesse ? ».

L’humour occupe d’ailleurs une place centrale dans le spectacle. Les cris d’animaux surgissant pour combler les silences, toujours accueillis par les rires du public, et la métaphore filée des nuggets pour expliquer l’hétérosexualité rendent l’apprentissage à la fois ludique et réjouissant. À la fin, l’image s’impose : l’hétérosexualité, comme les nuggets, paraît inoffensive en surface. Pourtant, elle dissimule un système de domination et de violence – en imposant une norme et une binarité de genre qui écrase et violente les femmes, tout comme les nuggets sont le produit d’un broyage industriel aussi cruel qu’invisible.

Une standing ovation méritée

En portant un point de vue lesbien sur le monde, Adèle Haenel et, à travers elle, la voix de Monique Wittig, rappelle que le féminisme constitue un projet d’émancipation pour 99 % de la société. Il s’attaque au patriarcat en tant que structure sociale imbriquée dans le capitalisme, et se déploie à la croisée des luttes décoloniales, de l’exploitation du travail et de la nature. Le langage apparaît alors comme un levier central de transformation politique, dans la mesure où la langue elle-même collabore avec le système qu’il s’agit de déconstruire.

Le spectacle s’achève sur une standing ovation. DameChevaliers est longuement applaudi, salué par des sifflements et des cris d’enthousiasme. Des bravos amplement mérités pour ce moment hors du temps, à la fois chaleureux et engagé, qui nous offre des outils pour affronter le monde et nous permet, désormais, d’y voir clair avec Monique Wittig.

 

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