Alain Esnault est le maire de Sorigny, petite commune du Sud Touraine. À la tête de la ville depuis 2008, patron puis vice-président de la Communauté de Communes Touraine Vallée de l’Indre (CCTVI), cet ancien entrepreneur du secteur des travaux publics représente la parfaite figure du notable dont la Touraine a le secret. UMP puis LR puis macroniste puis Horizons – dont il s’est éloigné –, à bientôt 75 ans, Alain Esnault brigue un quatrième mandat de maire. Mais les casseroles qu’il accumule dernièrement pourraient bien assombrir ses perspectives de réélection.
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Par Joséphine.
La surprise du chef
La première histoire de casserole commence en mai 2017 avec quelques coups de pelleteuse pour débuter le chantier de construction d’un pavillon à Pont-de-Ruan, un village voisin de Sorigny. Après quelques minutes, le couple de jeunes propriétaires qui vient d’acheter le terrain 50.000 euros et qui a obtenu un permis de construire auprès de la Communauté de Communes Touraine Vallée de l’Indre, reçoit un coup de fil du chef de chantier. Il y a un souci : sous les premiers centimètres de terre de leur futur jardin il y a plus de 4 mètres d’épaisseur de remblais et de déchets – ferrailles, bouteilles, plastiques –, impossible de construire quoi que ce soit sans dépenser des sommes folles pour nettoyer le site.
Estomaqués, les propriétaires appellent le vendeur qui esquive les sollicitations pendant plusieurs jours. Le couple propose alors l’annulation de vente à l’amiable, faisant une croix sur 16.000 euros de frais déjà engagés, mais cette fois le vendeur est plus clair : refus net. Selon lui, les documents de la vente auraient fait état des problématiques du sous-sol et une étude de 2016 de l‘Agence Régionale de Santé qui analyse la qualité d’un point de captage d’eau présent sur la parcelle mentionne que le terrain est situé sur ou à proximité d’une décharge. Problème : les acheteurs affirment ne jamais avoir été mis au courant ni avoir eu accès aux documents, notamment l’étude de l’ARS.
Sans autre option, les propriétaires enclenchent alors une procédure légale – dont nous avons pu nous procurer les pièces – et assignent en justice le vendeur en août 2017. Et le vendeur n’est pas n’importe qui. Il s’agit d’Alain Esnault, maire de la commune toute proche de Sorigny et président à l’époque de la CCTVI, communauté de communes à laquelle est rattachée Pont-de-Ruan et qui délivre les permis de construire.
La petite maison dans la décharge
Très vite, le couple d’acheteurs et leurs avocats se mettent à chercher les preuves qui établissent qu’Alain Esnault était au courant pour la décharge et qu’il a tout fait pour dissimuler la situation afin de vendre le terrain. Et ils vont être servis.
Après vérification de tout l’historique de la parcelle aux Archives départementales, pas de trace officielle de la décharge, même si l’on parle bien d’une carrière fermée en 1994, carrière devenue lieu de dépôts sauvages d’ordures, ce que les habitants les plus âgés du quartier confirment. « Voitures, machines, moteurs, frigos, sacs poubelle, gazinières, machines à laver » y avaient été laissés à l’abandon pendant des années avant d’être recouverts de terre. Plus tard, en 2005, alors qu’un premier couple avait acheté le fameux terrain et obtenu un permis de construire, la découverte de déchets lors du chantier pour les fondations avait déclenché la commande d’une étude du sol, établissant sans ambiguïté la présence d’une décharge. Sympa, la commune de Pont-de-Ruan décide de racheter le terrain aux propriétaires de l’époque qui se retrouvaient bloqués dans leur projet immobilier.
L’année suivante, en 2006 donc, la commune revend à son tour le terrain à… Alain Esnault qui le divise en trois parcelles. Sur les deux premières, il fait construire des pavillons et, même si aucune étude n’est menée cette fois, les travaux ont en tout cas commencé par un décaissage sur deux mètres de profondeur. C’est d’ailleurs l’entreprise d’Alain Esnault qui s’occupera d’évacuer les 500 m3 de terre peut-être polluée. Du reste, après toutes ces péripéties, le Plan Local d’Urbanisme mis au point en 2008 mentionnera bel et bien la décharge.
Alain Esnault, un vendeur indélicat
Cela dit, pour la troisième parcelle qui reste en friche, Alain Esnault a des projets aussi. Il dépose en 2012 et 2013 des demandes de permis de construire, refusées à chaque fois à cause de la « proximité immédiate avec une décharge de déchets bruts ». Esnault saisit également l’ARS deux fois au sujet du point de captage d’eau, captage d’eau situé « non loin d’une décharge de déchets bruts ». Sans surprise, l’ARS émet donc un avis défavorable en ce qui concerne le permis de construire.
Du reste, sur le terrain adjacent à la parcelle concernée par les avis défavorables, la commune de Pont-de-Ruan entreprend de construire un club house et deux terrains de tennis. Une étude de la Direction Départementale des Territoires (DDT) est alors lancée en 2013 et les résultats ne sont guère rassurants : un sol pollué aux hydrocarbures qui dégaze et qui contient de l’arsenic. La commune décide alors de contourner – ou plutôt d’enterrer – le souci en coulant une chape de béton. Quelques mois plus tard, l’équipement sera inauguré, excusez du peu, par Marisol Touraine herself, devenue députée du coin et ministre de François Hollande après avoir quitté la présidence du Conseil départemental. Et en 2014, comme par magie, toute mention de la décharge disparaît de la nouvelle version du PLU de la commune, laissant le champ libre à une revente de la parcelle toujours en friche au deuxième couple et à la délivrance du permis de construire de 2017.
À l’été 2021, la chambre civile du Tribunal de Tours statue enfin sur les responsabilités dans le fiasco du chantier. Alain Esnault récupère le terrain et est condamné à rembourser au jeune couple la totalité de la somme de la vente et des autres frais engagés – environ 16.000 euros – ainsi que 2.000 euros de dommages et intérêts. Déçu, Alain Esnault décide alors de faire appel de la décision.
Un nouveau procès
Quelques mois plus tard, dans l’attente du nouveau procès, en février 2022, des voisins du terrain litigieux notent et témoignent en justice que des mystérieuses pelleteuses sont venues pendant un ou deux jours décaisser la parcelle sur une jolie épaisseur. Mis au courant de ces indiscrétions, Alain Esnault porte plainte pour faux témoignages – plainte qui n’aboutira pas – et, sans se démonter, en février 2024 juste avant l’appel, Esnault envoie au Tribunal ses nouvelles conclusions et demande qu’on prenne en compte un nouveau carottage du terrain. Cependant, le juge refuse, arguant qu’il n’y a pas assez d’éléments nouveaux pour justifier une étude. La Cour d’appel d’Orléans confirmera enfin en janvier 2025 la décision de première instance et, sans pourvoi en cassation, Alain Esnault est définitivement condamné.
Alain Esnault, le visionnaire
Autre épine dans le pied d’Alain Esnault, le dossier de l’hydrogène… un cas d’école. Souvenez-vous, 2017-2018, la naissance du macronisme, l’euphorie des débuts de la Start-up Nation, la mode des managers territoriaux disruptifs, le mythe de la « croissance verte ». À l’époque, Alain Esnault était président de la communauté de communes Touraine Vallée de l’Indre (CCTVI) et décide de lancer la com’com dans un projet grandiose pour développer la filière hydrogène et notamment les « mobilités hydrogène ». « La stratégie était de faire de la CCTVI un acteur incontournable des mobilités propres, même si en réalité, c’est plutôt une jolie histoire de greenwashing qui devait permettre à Esnault de se mettre en scène comme pionnier de l’hydrogène et ainsi se projeter sur la scène nationale, lui qui commençait à nourrir des ambitions pour la députation. Il est d’ailleurs devenu à ce moment délégué régional pour l’association nationale France Hydrogène, une sorte de structure de lobbying. Bref, il a été un peu pris par la folie des grandeurs », commente un bon connaisseur du dossier.

La première station hydrogène du dispositif est inaugurée sur l’IsoParc de Sorigny à l’automne 2019. Ce parc, 250 ha, représente la plus grande zone d’activité de l’Indre-et-Loire et compte parmi les plus grandes de France. Classe. Parallèlement, une autre station hydrogène est aussi ouverte sur Bréhemont pour 15 vélos mis à disposition des cyclotouristes. Cerise sur le gâteau, Alain Esnault devient en 2023 le président de la société d’économie mixte Hy’Touraine, société de production d’énergie hydrogène. Encore plus classe.
Quand l’hydrogène fait pschitt
Sauf que… en épluchant les rapports d’activité annuels de la CCTVI on apprend que le futur radieux de l’hydrogène a un prix. Et ce prix, la com’com l’a payé environ 4 millions d’euros depuis 2018, contre moins d’1,5 million de recettes. Sans compter le prêt bancaire de plus d’1,2 million d’euros voté par les élus de la CCTVI à l’automne 2025, prêt qui court sur 20 ans au taux de 3,45%. « C’est plus de 5 millions d’euros pour alimenter 15 vélos utilisés par les cyclotouristes, 12 Kangoos utilisés par les services techniques et un camion-benne qui coûte deux fois plus cher que les camions-bennes à moteur thermique, soit 800 000 euros, et qui en plus tombe souvent en panne, coûtant une fortune à réparer », confie un politique du coin.
Pire, ce qui devait devenir un fleuron de la French Tech et catapulter Alain Esnault au firmament du nouveau monde semble tomber à l’eau. En janvier 2025, un rapport de la Cour des comptes conclut à l’échelle nationale à « une stratégie hydrogène ambitieuse mais irréaliste ». En avril 2025, l’État annonce revoir à la baisse sa stratégie nationale de l’hydrogène décarboné « en raison d’une maturation technico-économique plus longue qu’initialement espérée ». Et en novembre 2025, c’est carrément le PDG de Total Energies, le très influent Patrick Pouyanné, qui met publiquement en cause l’avenir de cette filière auquel il ne croit plus.
Localement, dès février 2025, lors d’un conseil communautaire, le président de la communauté de communes Loches Sud-Touraine, Gérard Hénault, annonçait le retrait de sa collectivité du projet de développement de la filière hydrogène dans le département. Hénault confie alors à la NR avoir « du mal à voir où on va autour de ce dispositif. Il semblerait qu’il soit difficile de trouver un usage à l’hydrogène. On a du mal à y voir un avenir très porteur », avant d’enchaîner sur le mirage du train à hydrogène : « en imaginant d’une façon hypothétique que le train à hydrogène arrive sur le territoire, nous n’aurions eu aucune garantie que la SNCF aurait acheté l’hydrogène que nous aurions produit ».
La démocratie ? C’est du vent !
Dernier étage de la fusée des casseroles Esnault, la gestion du dossier éolien sur la commune. En 2016, s’appuyant sur l’engouement pour les énergies renouvelables et les aides de l’État, Engie approche des propriétaires de terrains agricoles de Sorigny ainsi que la Mairie afin de lancer un programme de construction de quatre éoliennes. Le projet avance lentement, suscitant peu d’intérêt, mais lorsque la phase d’études préalables se concrétise avec la nécessité d’installer un mât de mesure de 100 mètres de haut début 2021, un collectif d’habitants se constitue pour s’y opposer. Et ils ne sont pas les seuls, en Conseil municipal, lors d’un vote à bulletin secret le 11 mars 2021, les trois quarts des élus refusent la poursuite du projet. Mais qu’à cela ne tienne, Alain Esnault décide de passer outre et le mât de mesure est bel et bien levé le 16 mars pour une période de 18 mois afin de compléter le dossier de demande d’autorisation des éoliennes, dossier qui sera déposé fin 2023.
Le collectif se plaint alors du manque de concertation, de transparence et d’affichage public de tous les documents nécessaires au suivi des procédures. Ni le procès-verbal du conseil municipal du 11 mars, ni la déclaration préalable des travaux pour le mat ne sont affichés dans un premier temps, pas plus qu’il est fait clairement mention dans le Projet d’Aménagement et de Développement Durable (PADD) de la commune d’une orientation favorable au déploiement d’éoliennes. Alain Esnault finit tout de même par se conformer au droit… mais certains membres du collectif affirment avoir subi des pressions de la mairie dans les mois suivants. Ambiance.
Finalement, suivant une recommandation du ministère des Armées s’opposant à la construction d’éoliennes sur la commune de Sorigny qui pourraient perturber les radars de la base aérienne de Cinq-Mars-la-Pile, la préfecture rejette le projet à l’été 2024. Quelques semaines plus tard, Engie décide de ne pas faire appel de la décision, enterrant de fait les éoliennes pourtant défendues par Alain Esnault.
Caramba Alain, encore raté.
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