« The Mastermind », l’effondrement de l’Amérique triomphante

Dans le monde du cinéma indépendant américain, Kelly Reichardt (First Cow, Showing Up, Wendy et Lucy) s’est tracée une belle route reconnue par tout le milieu cinéphile. The Mastermind (le cerveau) la confirme comme une très grande réalisatrice. L’Anglais Josh O’Connor, l’acteur principal, traduit brillamment ses intentions.

Repérage au musée. Josh O’Connor en Mooney. Photo Filmsciences.



Par Bernard Cassat.


On est en 70 à Farmingham, une petite ville du Massachusetts. La reconstitution, avec un travail poussé sur les couleurs et la recherche de décors, nous ramène vraiment à cette époque. Des marrons passés, des extérieurs au soleil pâle, et le musée en briques rouges – en fait la bibliothèque Cleo Rogers de Columbus dans l’Indiana, conçue par l’architecte I. M. Pei en 69. On est en automne et les grands arbres des rues sont couverts de feuilles qui vont bientôt tomber. Tout est à l’échelle des immenses voitures, caisses parallélépipédiques au bruit bien reconnaissable. Les intérieurs aussi sont parfaitement reconstitués, autant le musée dans lequel on découvre la famille de Mooney, puis chez lui. Reichardt a confié la musique à Rob Mazurek, un jazzman compositeur de Chicago. Sa trompette à la Miles Davis sonne formidablement juste, et les percus, balais sur les cymbales qui accompagnent les moments tendus, nous ramènent complètement en 70.

Le cambriolage. Capture bande annonce.


La première scène au musée, longue et intrigante, place parfaitement les membres de la famille les uns par rapport aux autres, et le film dans son mood : mère totalement silencieuse (d’ailleurs on se demande s’ils sont vraiment ensemble), un fils qui déborde et l’autre qui le suit. Et lui, Mooney, qui repère tout, sans que l’on sache s’il est plus intéressé par le musée lui-même que par les œuvres. Banal, quotidien, lisse et en même temps puissamment étrange.

Un loser minutieux et méthodique

Mooney prend les rênes du récit. Il organise avec deux de ses potes un vol de tableaux. Tout de suite, tout est foireux. Pourtant Mooney est parfaitement méthodique, précis. Il a tout pensé. Mais tout foire. Ses amis sont nuls, il est obligé de s’occuper de ses enfants le jour du cambriolage. Chauffeur de la voiture, il attend sur un parking pendant le cambriolage. Un policier s’arrête à côté pour déjeuner. Tout y est !

La cavale devient difficile. Photo Filmscience.


Il part nuitamment cacher les toiles dérobées dans une porcherie. Séquence longue et hilarante. Lorsque l’échelle tombe, on est dans la parodie, le très gros, et pourtant tout fonctionne, parce que ce type est tellement mystérieux, tellement loser jusqu’au bout, mais tellement méticuleux et attentionné ! On attend le prochain raté. En fait, le personnage reste insaisissable. On ne sait rien. Est-ce pour l’argent ou pour les tableaux qu’il a fait ça ? Et qu’est-ce qu’il fait dans la vie, qu’est-ce qu’il est ? Fils de juge, il semble très cultivé après des études d’art. Soit disant charpentier spécialisé, mais il ne travaille pas.

La cavale comme un road movie 

Après ce ratage complet commence une cavale elle aussi très années 70. Il se détache petit à petit du monde qui pourtant le rattrape. Il tente de retrouver de vieux amis qui se sont rangés. Par hasard, il change même d’identité. Cette fuite est inscrite par la réalisatrice dans le grand foirage national de la guerre du Vietnam.

Et sans aucun espoir. Capture bande annonce.


Josh O’Connor qui incarne Mooney est présent dans tous les plans du film et pourtant il n’existe pas. On ne sait rien, on voit juste son visage qui change d’expression, mais qui n’exprime au fond qu’une grande désolation. Magnifique sourire d’une tristesse sans borne. Il est désolé d’être là, d’être au monde, de vivre, de piquer les sous des vieilles dames. De la part de Josh O’Connor c’est courageux et magnifique d’incarner un tel non-personnage. Ses yeux brillants d’intelligence arrivent à ne pas, comme disait l’autre. Et c’est impressionnant.

L’effondrement du pays

Hitchcock aurait mis une intrigue psychologique, les Coen auraient mis du trash. Reichardt ne met rien de plus que le désespoir d’un pays qui commence à sombrer vers ce qu’il est maintenant. La lose jusqu’au bout, comme le Vietnam et ses morts pour rien. Ce non-personnage se dilue dans le vrai monde et sa cavale et sa chute deviennent celles de l’Amérique elle-même. Alors que le début du film était figé dans une réussite austère, il finit sur des flics de Cincinnati qui, à un carrefour désolé et minable après une manif, jouent avec les chapeaux perdus par les manifestants. Plus rien à attendre, et c’est profond, magnifique !


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