Plus qu’une performance, Archive Fever est une expérience, collective et incarnée. Conceptualisée et interprétée par Emma Bigé, Hélène Giannecchini et Marcela Santander Corvalán, avec Aria « Seashell » de la Celle à la musique, cette « conférence-performée », programmée par le CDNO, a eu lieu pendant deux jours dans l’Antre, la nouvelle installation scénique de Nadia Lauro au théâtre d’Orléans. L’occasion de découvrir à la fois cet environnement immersif et la place de la danse dans les archives LGBTQIA+.

Hélène Giannecchini racontant une anecdote sur les Archives lesbiennes de New York. Crédit : Nadia Lauro.
Par Charlotte Guillois.
Avant d’entrer dans l’Antre, le public est invité à se déchausser : un geste simple qui marque d’emblée le début d’une expérience inédite. En chaussettes, le⸱a spectateur⸱ice découvre un espace multicolore, presque enfantin, où l’imaginaire l’emporte sur les conventions théâtrales. Conçue comme « une bibliothèque fictionnelle, un abri pour séjourner avec les autres et tendre l’oreille collectivement », l’Antre se présente moins comme un décor que comme un lieu à habiter.
Inspirée de la bibliothèque Joanina au Portugal, elle prend la forme d’un « habitat-bibliothèque chimérique » : les livres composent un jardin coloré où l’on peut s’asseoir, s’allonger, circuler librement. En brouillant les frontières entre scène et salle, acteur⸱ices et spectateur⸱ices, le dispositif scénique ouvre un espace partagé, propice à l’expérimentation. C’est dans ce cadre qu’Archive Fever élabore une performance fondée sur l’implication active du public.
Faire de la danse un acte politique
Les trois interprètes d’Archive Fever réunissent des parcours d’une rare densité. Emma Bigé, professeure de philosophie en écoles d’art, est à la fois danseuse et curatrice. Elle écrit, traduit de la poésie et de la théorie queer, conçoit des installations et anime des performances-ateliers. Autrice de Mouvementements. Écopolitiques de la danse (2023) et d’Écotransféminismes (2025), elle inscrit sa réflexion à la croisée du geste, du politique et du sensible.
Hélène Giannecchini, écrivaine et commissaire d’exposition, développe une pensée attentive aux rapports entre texte et image. Ses ouvrages, Une Image peut être vraie (2014), Voir de ses propres yeux (2020) et Un désir démesuré d’amitié (2024), témoignent de cet intérêt. À leurs côtés, la chorégraphe et danseuse Marcela Santander Corvalán explore les archives et la mémoire afin de façonner « des récits fictionnels, collectifs et émancipateurs », où le mouvement devient vecteur d’histoire partagée.
Connaître ces trajectoires éclaire la portée de la conférence performée : plus qu’une simple représentation, l’expérience engage le public dans une traversée d’archives européennes, sud et nord-américaines du XXe siècle. Images, poèmes et témoignages s’y répondent pour interroger la place de la danse dans les archives LGBTQIA+. Au fil des époques, bals, soirées dansantes, teufs et danses en manif dessinent une continuité militante : « celle d’activistes qui choisissent de faire de la fête un instrument de lutte. »

Le public se concentre pour faire léviter les commissariats d’Orléans. Crédit : Nadia Lauro.
Des archives à vivre en immersion collective
La performance se déploie en quatre mouvements. Le premier prend la forme d’une sieste collective : invité⸱es à nous allonger et à fermer les yeux, nous écoutons le récit du chant des escargots à Hawaï. Le geste est simple, presque enfantin, mais il déplace radicalement la posture du spectateur, désormais vulnérable et réceptif.
Dans le deuxième temps, intitulé Les juments de l’Apocalypse, Emma Bigé et Marcela Santander Corvalán retirent leur tee-shirt, révélant un cœur tatoué au centre de la poitrine. Le motif renvoie aux Deux Fridas (1939) de Frida Kahlo, double autoportrait peint après la rupture avec Diego Rivera, où l’artiste se représente scindée en deux figures reliées par une artère, l’une au cœur intact, l’autre au cœur ouvert et blessé. Sur la musique live, Marcela Santander Corvalán danse, galope, martèle le sol : le corps devient archive battante.
Le troisième mouvement engage directement le public. Debout, les pieds fermement ancrés, nous sommes invité⸱es à faire léviter les commissariats d’Orléans. Cet effort collectif, qui consiste à imaginer le soulèvement d’un bâtiment institutionnel, revient à éprouver physiquement la possibilité d’un renversement.
Enfin, l’ultime séquence transforme l’espace en boîte de nuit. Rassemblé⸱es dans un coin, les yeux clos, les spectateur⸱ices se balancent lentement, presque en transe. La fête n’est pas un simple divertissement : elle prolonge la mémoire des luttes et fait du mouvement partagé un geste politique.
Ainsi, Archive Fever dépasse le cadre de la performance pour devenir une expérience sensible et participative, à la fois conviviale et queer, pédagogique et militante. L’archive n’y est plus un lieu figé de conservation, mais une pratique incarnée, un espace où les corps se souviennent, résistent et inventent.
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