« Le visage de la nuit » : le nouveau conte noir de Cécile Coulon

Cécile Coulon était invitée à la Librairie des Temps Modernes, à Orléans, ce jeudi 12 février, pour une rencontre autour de son dernier roman, Le visage de la nuit, paru en janvier chez L’Iconoclaste. À la lisière du conte, ce roman d’apprentissage retrace le destin d’un garçon défiguré par la maladie, contraint à l’isolement, et interroge avec grâce nos représentations de la beauté et de la monstruosité.
 

La nuit et la forêt protègent le garçon des regards. Crédit : CG.

 

Par Charlotte Guillois.

 

Le visage de la nuit est le dixième roman de Cécile Coulon. L’intrigue se déploie dans un village niché au cœur de la forêt, Le Fond du Puits, que les lecteurs fidèles reconnaîtront, puisque c’est déjà là que se situait La langue des choses cachées. Ce lieu imaginaire, façonné d’un mélange de Drôme, pour sa rondeur, de Picardie, pour ses couleurs, et d’Auvergne, pour son mystère, condense les paysages traversés dans ses œuvres précédentes. Il devient un territoire littéraire à part entière, que l’autrice nous a d’ailleurs confié vouloir retrouver dans son prochain roman.

Les personnages, eux, sont désignés par leur fonction : le garçon, le prêtre, la sœur, le frère. Cette absence de prénom confère au récit une dimension presque mythique. Le garçon, dont le visage a été ravagé par la maladie, vit reclus dans l’église, recueilli par le prêtre et par Madame, ancienne institutrice devenue aveugle. Interdit de sortie le jour, il doit attendre la nuit pour s’aventurer hors des murs. Or, un autre enfant du village partage ce destin de clandestinité : le frère, dont la beauté surnaturelle provoque un trouble tout aussi profond.

La perception du monstrueux

Le roman s’ouvre sur une description saisissante du garçon : le visage est « pourri », « deux trous sanguinolents » font office de nez, ses joues sont ravagées par « des plaques rouges et noires », de son front surgissent des « bubons comme des cornes rondes », et la bouche n’est plus qu’une « ravine » d’où surgissent de trop nombreuses dents. L’enfant devient méconnaissable : il n’est plus celui que le village connaissait.

La monstruosité naît précisément de cette rupture. Elle ne tient pas seulement à la laideur, mais au décalage violent entre l’attendu et le visible. « La monstruosité esthétique repose sur un choc, une surprise », explique Cécile Coulon. Elle surgit lorsqu’elle excède la norme.

Le frère, d’une beauté irréelle, est, au même titre que le garçon, perçu comme une créature. « Ils incarnent deux facettes d’une même pièce. Ils sont cachés pour des raisons différentes, mais quand on les voit, les réactions sont disproportionnées, les adultes sont incapables de leur faire face. » Trop laid, trop beau : dans les deux cas, l’excès fait basculer dans l’inhumain. Qu’elle prenne le visage de la difformité ou celui d’une perfection troublante, la monstruosité ne réside jamais dans les corps eux-mêmes, mais dans le regard des autres.

La nuit comme territoire d’émancipation

C’est parce qu’il ne peut exister au grand jour que le garçon trouve refuge dans l’obscurité. À la tombée des étoiles, il quitte l’église et gagne la forêt. La nuit devient alors un espace de liberté et d’apprentissage pour ceux qui ne trouvent pas leur place le jour. Elle offre un territoire où les marges trouvent à s’exprimer. La forêt, véritable sas végétal entourant le hameau, accueille ces existences invisibles. Dans cet espace liminaire, les enfants peuvent être eux-mêmes.

« Le visage de la nuit, c’est un livre sur la marge », affirme Cécile Coulon. Privé de la lumière du jour, le garçon observe le monde par la fenêtre du presbytère. Cette ouverture étroite suffit pourtant à maintenir un lien avec la communauté. Car l’exclusion n’est jamais totale : il appartient encore au village, notamment grâce à sa fonction d’embaumeur. Ainsi, Cécile Coulon interroge la condition marginale non comme une rupture absolue, mais comme une position paradoxale, entre mise à distance et appartenance.

Cécile Coulon rayonnante, à l’image de la lumière qu’elle laisse entrer dans le récit. Crédit : CG.

Une lueur d’espoir au cœur de la nuit

Si le garçon, du fait de sa laideur, est contraint de vivre caché, Cécile Coulon interroge la fatalité de son destin. À cause, ou plutôt grâce à ce qui lui arrive, le garçon est recueilli par le prêtre, et reçoit ainsi une éducation dont il n’aurait jamais pu bénéficier sans sa maladie. C’est également grâce au prêtre qu’il trouve sa voie, en devenant embaumeur.

Lors de l’une de ses balades en forêt, il tombe sur un animal mort. Les viscères de l’animal lui rappellent son propre visage. Avant d’enterrer l’animal, le garçon décide de le réparer, de le recoudre, de lui injecter de la beauté. Commence alors un deuxième roman, celui de la réparation. Si sa propre laideur est irréparable, s’il ne peut obtenir réparation, il peut l’accorder aux autres. Ainsi, le garçon révèle une grandeur d’âme rare en faisant de sa blessure une force offerte aux autres, laissant entrer dans ce conte sombre une lumière fragile mais essentielle.

Pour Cécile Coulon, « l’écriture de fiction, c’est débusquer la beauté. » Dans Le visage de la nuit, cette quête sillonne chaque page. À travers une langue à la fois organique et poétique, l’autrice compose un récit envoûtant qui interroge notre regard et nous oblige à reconnaître que le monstrueux, parfois, ne tient qu’à la peur de ce qui déborde.

 

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