Rompre avec ses fantômes

Dans Supplique à nos fantômes, Xavier Pestuggia orchestre un face-à-face bouleversant entre deux enfances brisées. Dans ce documentaire littéraire, confidences croisées, miroirs générationnels et quête de réparation interrogent la transmission de la violence, et la possibilité de la faire cesser.

Réalisé par Xavier Pestuggia, Supplique à nos fantômes est une créature hybride ; un film documentaire construit comme un livre de confidences croisées, où les voix se répondent et se frôlent. La sienne – portée par celle, hypnotique et apaisante, de Guillaume Gallienne – dialogue avec celle d’Andréa, figure centrale du récit, droite face caméra, mais par moments traversée de secousses tout juste perceptibles.

Une enfance sous silence

Le film s’ouvre sur une forêt. Une enfant la traverse, seule, chaque jour, une heure à l’aller, autant au retour, pour rejoindre l’école. Déjà l’anormalité affleure : solitude pesante, maison isolée, silence épais. L’enfance d’Andréa occupe un espace sans bruit, sinon celui des coups. Une mère instable – qu’elle continue d’appeler « ma maman », signe de son attachement impossible à rompre – impose une exigence scolaire délirante, humilie et frappe l’enfant pourtant follement désirée, pour laquelle elle a eu recours à une FIV ; une naissance portée par une attente dévorante, obsessionnelle, assombrie d’une déception : elle voulait un garçon.

Face à ces violences, la petite fille apprend les stratégies de survie, notamment celle de « la feuille morte ». La meilleure façon de ne pas alimenter le feu est de ne pas offrir de prise aux flammes : quand sa mère la frappe, la fillette cesse toute réaction. Elle ne pleure pas, ne proteste pas, ne se protège pas. Elle relâche son corps, devient molle, inerte, comme morte. Et elle apprend à ne rien laisser paraître.

Tenir debout dans la faille

À l’écran, sa maîtrise de soi est frappante. Certains y verront de la froideur. D’autres, une armure forgée pour survivre. Par moments, pourtant, un tremblement affleure dans la voix, une distorsion qui peut survenir notamment au moment de prononcer le mot « mère ». Dans ces failles minuscules, le film devient littérature.

La violence maternelle se double d’une emprise plus trouble encore : spiritisme familial, retraites chamaniques, rites imposés pour exorciser – au sens littéral – les démons qui, selon sa mère, ont élu domicile dans le corps et dans l’âme de sa fille. La rationalité vacille. Mais là où la psychose aurait pu faire son lit, Andréa ne sombre pas. Désormais adolescente, elle observe, encaisse et tient bon.

Deux trajectoires, un même vertige

En contrepoint, Xavier Pestuggia évoque sa propre adolescence dans le collège privé de Notre-Dame de Vaux, dans le Jura, établissement fermé en 2009. Discipline de fer, humiliations, silence imposé, lui aussi connaît la tyrannie maternelle, et la nécessité de dissimuler. Baudelaire, Balzac, Zola, les livres deviennent les refuges communs de ces deux enfances brisées. Les vers de L’Invitation au voyage circulent comme un mot de passe entre ces deux solitudes. Et aussi ceux du Cancre de Prévert. Mais les trajectoires – qui jusque-là pouvaient évoquer des parallèles – divergent. Pour le jeune Xavier, l’institution redouble l’univers oppressif familial ; tandis qu’Andréa trouve au pensionnat une séparation salutaire et, dans sa vie, la première parenthèse enchantée.

Quand la violence change de visage

Les parenthèses sont destinées à se refermer. Le récit d’Andréa bascule à nouveau quand, devenue étudiante, ses parents lui coupent brutalement les vivres. La précarité la met sur le chemin d’un homme violent. Isolement, domination, confiscation des ressources, la mécanique reste la même.

Une tentative de suicide marque le point de rupture. Puis survient la nouvelle de la grossesse.

L’enfant naît, et déclenche l’impulsion de rupture avec la spirale infernale.

Le film prend alors une autre dimension : comment devenir mère – ou père – et rompre la chaîne ? La naissance du premier enfant agit en révélateur. Andréa ne veut pas transmettre ses fantômes. Xavier Pestuggia non plus. Son documentaire repose sur un jeu de miroirs démultiplié où les reflets se déploient à l’infini, dessinant la chaîne des générations et leurs échos. Que laisse-t-on derrière soi ? Que décide-t-on d’interrompre ?

Miroirs, fractures et transmission

Supplique à nos fantômes n’est pas un règlement de comptes et pas davantage une thérapie filmée. Ce documentaire sonne plutôt comme une tentative de mise en ordre du chaos. Dans ce livre filmé, deux êtres meurtris cherchent à survivre à leur propre histoire et à rompre avec les schémas de leur passé. Comme dans l’art du Kintsugi, les brisures sont rendues visibles, et c’est précisément ce qui empêche leur reproduction à l’identique qui, sans cela, menacerait.

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