Le chauvinisme est une imposture

Les campagnes électorales sont souvent l’expression d’un sentiment répandu qui n’existe pas seulement sur le carré vert des compétitions sportives : on nomme familièrement ce sentiment, le chauvinisme, sans savoir vraiment d’où vient ce terme ! Il paraît même que « nous sommes tous un peu chauvins ! »

Illustration ©PV


Par Philippe Voisin.


Alors, pour le curieux en quête de vérité, il est confortable d’ouvrir le dictionnaire comme un certain feu Jacques Duguet. L’honorable président d’une société savante de Charente-Maritime rapporte l’article du Nouveau Larousse Illustré, non daté mais peu postérieur à 1900 : « Le mot chauvin a pour parrain un des plus braves soldats de la République et de l’Empire, Nicolas Chauvin, né à Rochefort en 1790, qui reçut dix-sept blessures, toutes par devant (…) ».

D’après Jacques Arago (1), il aurait fait toutes les campagnes de l’Empire, reçu pour prix de ses services un sabre d’honneur et deux cents francs de pension. Un récit détaillé pour un glorieux mythe fondateur ! Gérard de Puymège, qui lui a consacré sa thèse de doctorat d’histoire sous le titre de « Chauvin, le soldat-laboureur » (2), s’interroge : « À la suite de quelle aventure extraordinaire et/ou de quelle campagne de propagande l’obscur et modeste soldat Chauvin a-t-il fini par donner son nom à une attitude politique et psychologique si typée ? ».

L’héroïsme supposé du grognard a rapidement alimenté la chronique. La littérature populaire s’en empare pour exalter la conquête coloniale. On retrouve la trace de notre Chauvin dans « la cocarde tricolore » des frères Coigniard, inspirant les paroles d’une chanson à la bataille d’Alger : « J’suis français, j’suis chauvin. J’tapp sur le bédouin ».

À partir de 1840, le mot apparaît dans les vaudevilles à l’affiche des théâtres parisiens, puis dans des critiques de Théophile Gautier et Charles-Augustin Sainte-Beuve. Et voilà notre Nicolas Chauvin habillé d’une gloire posthume et inattendue. L’histoire du soldat-laboureur aux vertus morales et guerrières va envahir le monde. Ce paysan qui voulait « mourir comme un soldat de la vieille garde enveloppé dans ses drapeaux » a finalement donné son nom à un terme d’usage courant, passé du français à l’anglais, à l’allemand, à l’italien, à l’espagnol, au polonais, au tchèque et au russe.

Et si ce mythe n’était finalement qu’une fake news ?

« Il y a à parier que toute idée publique … est une sottise car elle a convenu au plus grand nombre » (3). En 1898, dans la revue de Saintonge, un certain Th. D. signalait : « Les recherches les plus minutieuses, faites dans les archives de l’état-civil à Rochefort, ont prouvé qu’il n’y était jamais né de Nicolas Chauvin. Ce Chauvin serait donc un être imaginaire, légendaire ou mythique ». Quoi ? Une invention ? Nicolas Chauvin qui, François Arago l’affirme, aurait fini sa vie à la Sous-préfecture de Rochefort où il aurait reçu et assisté l’empereur avant son dernier voyage vers la captivité, est alors un mensonge ?

Gérard de Puymège émet l’hypothèse qu’Arago, aveuglé, aurait subi le canular d’un collaborateur pour construire un personnage conforme à son idéal patriotique. Mais le mythe de Chauvin, soldat-laboureur, s’échappe. Il ne s’embarrasse plus de vérités chronologiques pour s’enfouir dans la mémoire collective et servir des intérêts plus politiques. L’exaltation chauvine qui se réalise dans la formule « travail, famille, patrie » ouvre la porte au pétainisme.

La Garde Chauvin, association napoléonienne charentaise spécialisée dans les reconstitutions historiques, enfonce le clou. Après de sérieuses recherches, elle affirme que Nicolas Chauvin aurait pour nom réel… Jean Pety né à Lalinde en Dordogne. Et hop, trop facile, voilà comment d’un coup de plume, on fait disparaître toute substance à une mauvaise idée !

(1) Dictionnaire de la conversation, supplément 1845
(2) Les lieux de mémoire Gallimard sous la direction de Pierre Nora, tome II La Nation
(3) Maximes de Chamfort


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