Après Les Cormorans et La Géométrie des possibles, Édouard Jousselin, auteur originaire de Montargis, revient avec un troisième roman : L’Illusionniste, paru aux éditions Rivages. Étienne Pois, comédien raté, s’éprend de Charlotte, réceptionniste de nuit, qui devient la source d’inspiration d’une pièce de théâtre. Peu à peu, réalité et fiction se confondent, tandis que le piège de l’emprise se referme sur Charlotte.

Édouard Jousselin. Crédit : Igor Kov.
Le roman se déploie en trois actes. Le premier se présente comme un huis clos dans un hôtel en bord de mer. C’est d’ailleurs par cette situation initiale qu’Édouard Jousselin a commencé à écrire, sans imaginer qu’elle deviendrait un roman. « Au début, c’était plutôt un exercice. Je suivais un personnage dans son quotidien, en évitant les ellipses. Et puis ça m’a plu. »
Ce personnage, Étienne, est un acteur de seconde zone condamné à tourner dans des publicités triviales, sans jamais avoir décroché de rôle marquant. Sa profession en fait un terrain fertile pour interroger les multiples facettes de l’identité. « C’était un travail d’écriture : je me demandais ce qui fait un bon personnage. Cela m’a conduit à me pencher sur la théorie du théâtre. De fil en aiguille, j’ai décidé de composer avec ces matériaux et d’ajouter une deuxième, puis une troisième partie pour en faire un roman. »
Ainsi est né L’Illusionniste, porté par ce personnage aux multiples visages, après près d’un an et demi de travail.
Jouer avec les codes : quand la fiction se met en scène
À travers ses livres, Édouard Jousselin semble prendre plaisir à explorer les possibilités formelles du roman et à détourner les codes des genres. Les Cormorans emprunte au récit d’aventure, La Géométrie des possibles mêle fresque chorale, thriller et satire teintée de références télévisuelles, tandis que L’Illusionniste s’inscrit dans un dispositif ouvertement théâtral et métatextuel. « Je ne veux pas juste raconter », explique l’auteur. « Avec le roman, j’aime me demander quelle liberté s’offre à moi, comment traiter mon sujet de manière originale. La forme doit être au service du fond. »
Dans L’Illusionniste, roman et théâtre s’entremêlent : les chapitres deviennent des actes, les personnages sont des acteurs, et la relation entre Charlotte et Étienne prend les accents d’une tragédie. Le huis clos initial se transforme même en pièce de théâtre sous la plume d’Étienne. Les mises en abyme se multiplient, comme si chaque niveau de fiction en contenait un autre. L’auteur joue clairement avec les attentes du lecteur. « J’avais une réflexion théorique, je voulais un texte qui nous fasse nous demander si ça a vraiment eu lieu, un texte qui entretienne le flou. Et la mise en abyme permet de travailler cette zone intime entre le vrai et le faux. »

L’Illusionniste, quand fiction et mise en scène se confondent. Crédit : CG.
Étienne et Charlotte : une relation sous emprise
Ce vertige narratif trouve son incarnation dans le personnage d’Étienne Pois. À l’image de la fiction enchâssée qui structure le roman, il manipule récits, identités et existences, entraînant les personnages, mais aussi l’auteur et le lecteur dans son propre théâtre d’illusions. « Au départ, il devait s’appeler Étienne Point, puis c’est devenu Pois, pour évoquer une forme géométrique sans dimension, en opposition avec sa personnalité multifacettes », confie l’écrivain.
Charlotte, quant à elle, est inspirée de Galatée dans le mythe de Pygmalion. Enfermée dans un quotidien banal, elle reçoit un souffle nouveau de son créateur : Étienne la transforme en muse et la façonne pour la faire devenir actrice, incarnant ainsi son propre rôle dans la pièce qu’elle lui a inspirée. « Aux yeux d’Étienne, elle est un objet de fantasme. Dans la troisième partie, ses entretiens avec un psychologue lui permettent de s’émanciper du regard d’Étienne, de passer d’actrice aux yeux d’un autre à actrice de sa propre vie. »
C’est en effet dans ce troisième acte que le lecteur découvre pleinement l’emprise qu’Étienne exerce sur Charlotte, mais aussi son pouvoir de manipulation. Il va jusqu’à instrumentaliser le personnage d’Édouard, double fictionnel de l’auteur, chargé d’écrire son autobiographie. « La position de créateur vis-à-vis d’une muse induit forcément une forme d’emprise. Il s’agit de l’appropriation d’une personne, d’un corps. C’est un sujet difficile, mais qu’il fallait aborder : c’était inévitable. »
Entre fiction et réalité : le pouvoir des illusions
L’Illusionniste met ainsi en garde contre les dangers d’une confusion entre fantasme et réalité. À trop poursuivre ses illusions, on risque, comme Étienne, de se perdre soi-même et de blesser les autres.
Pour Édouard Jousselin, la question reste pourtant plus nuancée : « Les illusions sont présentées de manière négative dans le livre, mais je pense qu’il est parfois bon de les cultiver, d’entretenir son imagination. Aujourd’hui, avec l’actualité et les réseaux sociaux, nous sommes trop soumis au réel. C’est pour ça que la fiction est essentielle : continuer d’imaginer, c’est aussi ce qui nourrit notre intelligence. »
Avec L’Illusionniste, Édouard Jousselin propose un ouvrage qui interroge la frontière entre fiction et réalité. En jouant avec les formes du théâtre et du roman, il invite le lecteur à s’interroger sur le pouvoir des histoires que l’on se raconte, et sur celles que l’on impose aux autres.
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