Au Cercil – Musée Mémorial des enfants du Vel d’Hiv, une installation immersive revient sur l’histoire du camp d’internement de Jargeau. Intitulée « 1763 jours. Le camp de Jargeau », l’exposition propose une approche sensible et interactive de cette mémoire longtemps méconnue, en confrontant la froideur des archives administratives aux récits des personnes internées.

Image d’archives du camp de Jargeau. Crédit : CG.
Un camp longtemps oublié remis en lumière
L’année 2026 marque un moment symbolique pour l’histoire du camp de Jargeau : quatre-vingts ans après sa fermeture en 1945, plusieurs initiatives mémorielles viennent rappeler son existence. Au sein du Cercil, l’exposition « 1763 jours. Le camp de Jargeau » s’inscrit dans cette démarche de transmission.
Pour Annaïg Lefeuvre, responsable de l’institution, l’objectif est clair : permettre au public de s’approprier une histoire encore trop peu connue. Elle rappelle que les camps d’internement liés à la Seconde Guerre mondiale restent souvent absents de la mémoire collective : « On parle de ces camps comme d’une histoire oubliée ». L’exposition cherche donc à créer une rencontre directe avec cette réalité historique, en invitant le visiteur à faire « le premier pas », à s’approcher physiquement de l’installation.
Les recherches menées par le musée au cours des dernières années ont permis d’affiner certaines données historiques. Si les archives administratives communiquent de nombreuses informations factuelles (dates d’arrivée, transferts, composition des familles), elles laissent souvent dans l’ombre l’expérience vécue par les internés. C’est précisément cet écart que l’exposition entend explorer.

Le mur sonore où sont diffusées les données administratives du camp. Crédit : CG.
Entre données administratives et témoignages
Le projet artistique imaginé par Alexandre Lévy repose sur une opposition volontaire entre deux types de récits. D’un côté se trouvent les archives administratives : rapports, fiches d’internement ou registres qui consignent les événements du camp jour après jour. Ces documents constituent une masse considérable d’informations, retraçant les 1 763 jours d’existence du camp.
Mais ces archives, souligne l’artiste, produisent aussi une forme de distance : « elles ne traitent que des données froidement objectives ». Les entrées et sorties, les arrestations ou les transferts y apparaissent sous forme de chiffres et de dates, dans un langage qui tend à effacer les individus derrière les catégories administratives.
Face à ce flux de données, l’exposition fait entendre une autre voix : celle des témoignages recueillis par le musée au cours des quinze dernières années. Ces récits racontent l’expérience quotidienne de l’internement : la faim, le froid, les circonstances de l’arrestation.
Selon Alexandre Lévy, ces témoignages suivent le mouvement même de la mémoire humaine : une parole chargée d’émotions, où reviennent régulièrement certaines thématiques, comme l’arrivée au camp, l’hygiène, le travail imposé aux internés. On y découvre aussi l’existence d’une école, les sanctions infligées par les gardiens, ou encore des lettres et pétitions collectives adressées à l’administration pour dénoncer les conditions de vie.

La fresque mémorielle qui donne accès aux voix humaines. Crédit : CG.
Une installation immersive pour faire entendre les voix
Pour rendre sensible cette confrontation entre deux récits, l’exposition prend la forme d’une installation interactive conçue avec la compagnie aKousthéa. Les archives conservées par le musée et par les archives départementales ont servi de matière première à ce dispositif.
Au centre de l’espace, un mur sonore diffuse un flux continu d’informations tirées des archives : une « machine sonore » qui restitue jour après jour les données administratives du camp. Les informations sont lues par une voix artificielle, accentuant l’impression d’un mécanisme impersonnel qui déroule implacablement les événements.
Face à ce dispositif, une fresque mémorielle réalisée avec l’artiste plasticienne Sophie Lecomte donne accès aux témoignages des anciens internés. Ils sont organisés par thèmes : l’arrestation, les transports, les conditions sanitaires, la vie quotidienne.
L’expérience repose sur l’interaction du visiteur. Lorsqu’il touche la partie dorée de l’installation, le flux sonore des archives s’interrompt : la voix humaine des témoins prend alors le relais. Pour écouter ces récits, il faut se pencher vers la grille qui diffuse les témoignages, geste simple mais symbolique qui invite à se rapprocher de ces histoires individuelles.
Ainsi, l’exposition met en scène la tension entre deux formes de mémoire. Entre les chiffres et les voix, entre les archives et les souvenirs, « 1763 jours. Le camp de Jargeau » rappelle que derrière les données administratives se trouvent toujours des vies humaines.
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