Hommage à Hélène Mouchard-Zay par Pierre Allorant

Nous publions ci-dessous, l’intégralité de l’hommage à Hélène Mouchard-Zay prononcé par Pierre Allorant, vice-président du Cercle Jean Zay, ce mercredi 11 mars 2026 à l’occasion de la cérémonie au Temple d’Orléans.

 

Cher Claude, chers Jean et Claire, cher Daniel, chers Sophie et Jérôme,
cher Gabriel, chères toutes et tous,

C’est Pierre Mendès France qui a appris à Jean Zay en prison qu’il était père pour la seconde fois d’une petite fille. Hélène est née au pire moment de la vie de ses parents et de la République, au cœur de l’effondrement national de l’été 40, ce moment de revanche des ennemis de la France, de la Vérité et de la Justice aurait dit son grand-père, le dreyfusard Léon Zay, à savoir les valeurs pour lesquelles Hélène s’est battue toute sa vie, y ajoutant les droits des femmes et le combat mémoriel. De l’autre côté de la Méditerranée où Hélène est née, souffle à l’été 40 le vent mauvais de l’antisémitisme contre les passagers du Massilia, Mandel et Zay, présentés comme fuyards et « juifs errants », et même contre une femme sur le point d’accoucher. Il faut les amis et le soutien de la communauté pour faire naître Hélène et s’occuper de Catherine, sans le père prisonnier.


Comment des parents font tout pour protéger leurs filles en feignant une vie normale alors qu’elle n’a rien de normal, c’est le récit au jour le jour par Madeleine et Jean du « Journal des petites filles », puis du « Journal des petites choutes ». Comme le disait Hélène avec son honnêteté entremêlée de regrets inconsolables : « je n’ai pas de souvenir de mon père », mais il s’est beaucoup occupé de moi en prison, ma mère me laissait de longs moments avec lui, dans la cour de la cellule, avec le petit arrosoir qui sert d’alias à De Lattre de Tassigny dans les écrits de prison. Voilà un critère simple, clair, pour juger ces régimes de dictature qu’Hélène n’a cessé de combattre : quel pouvoir sépare un jeune enfant de ses parents ? Hélène n’a jamais assimilé son sort tragique d’enfant privée de père par l’assassinat politique à celui de la petite Aline et aux dizaines de milliers d’enfants arrachés à leur mère à Pithiviers. Mais son œuvre du CERCIL qui restera, c’est d’abord une indignation devant la pire des injustices et son oubli.

Plus que sur des silences douloureux de Madeleine, Hélène me parlait de la chaleur de l’amitié qui a entouré leur enfance orléanaise d’après-guerre, la fidélité de Marcel Abraham, de Jacques Kayser, la lettre de PMF à Madeleine un autre 18 juin, 1954, « je pense à tout ce que nous aurions fait ensemble avec Jean »… Et Jean Cassou qui adresse à son ami Jean Zay fin juillet 1941, une lettre dont tous les termes s’appliquent aujourd’hui aux sentiments que nous éprouvons à l’égard d’Hélène : « Rien de ce que nous avons voulu, rêvé, aimé, espéré n’est perdu, et je suis absolument persuadé que la France, la nôtre, aura bientôt besoin d’hommes tels que vous », ajoutons de femmes telles qu’Hélène, Catherine, Madeleine. Madeleine, ce quartier où 4 000 jeunes étudieront en 2027 : Orléans est une ville fidèle à une autre combattante depuis bientôt 600 ans, la ville se rassemblerait en nommant ce campus « Madeleine, Catherine et Hélène Zay ».
Le combat mémoriel de ces trois femmes, c’est la redécouverte de l’empreinte de Jean Zay dans l’histoire.

Comment dire toute notre dette ? C’est Hélène qui m’a incité à aller voir du côté des éditoriaux dominicaux de son père dans le journal dirigé par Léon, la France du Centre, ses « libres opinions du député du Loiret », exercice de pédagogie républicaine, dont les deux préférés d’Hélène : « Comprend-on maintenant ? » au lendemain du 6 février 1934, et « La République a besoin d’être défendue ». Oui, comme Jean Moulin au cabinet de Cot, Jean Zay fait preuve de lucidité sur le danger fasciste, particulièrement dans le prétendu « Journal secret » que dans sa générosité Hélène nous a permis, à Olivier et moi, de publier, alors que sa première réaction avait été : « Tu sais, c’est très dur pour moi, avec le Drapeau, ce texte a armé ses assassins ».

Antoine, Pascal, Pierre-Louis, Christophe, Isabelle témoigneront de notre redevabilité affectueuse. Catherine était déjà malade quand Hélène m’a dit leur regret commun, en dépit de la redécouverte depuis 1994, des colloques, des ouvrages, des documentaires, qu’il n’y ait pas un ouvrage qui rassemble tous les types d’écrits de Jean Zay, pas seulement de prison, cela, elle l’avait fait magnifiquement, mais tout le reste : chroniques de jeunesse publiées par Jérôme, journaux de guerre publiés par Olivier, Souvenirs et solitude, romans et nouvelles de prison, ces écrits courts où son style de chroniqueur excelle, ce « lire et écrire, c’est vivre » de « l’enfermé » de Riom, sorti du désespoir par ses proches et par l’écriture qui lui redonne sa dignité d’homme lui le « mort civil » déchu de tout droit. Hélène a été heureuse de la publication de Jeunesse de la République, titre qu’elle a d’emblée plébiscité, tant elle revenait toujours sur l’absolue priorité de s’adresser aux jeunes, de les intéresser, elle qui y arrivait si bien.

À l’instar de mes prédécesseurs, j’ai pu compter sur sa confiance si précieuse, sa reconnaissance lors d’événements réussis (« tu me passeras ton texte ? C’était formidable, j’aimerais le relire »), jusqu’à l’an dernier à l’Assemblée nationale, avec le témoignage de François Hollande sur l’entrée au Panthéon du « résistant de la veille », incarnation de la République, de l’émancipation par la culture et par l’éducation. Rien n’aurait été possible sans la détermination généreuse d’Hélène et de Catherine, leur amitié envers historiennes et historiens qui ont ouvert grâce à leur soutien constant et au versement des archives, l’apport du ministre « jeune pour s’occuper des jeunes » choisi par Léon Blum.
Hélène, nos derniers échanges portaient sur cet événement à Marseille que nous avons dû reporter à septembre, si Phocée ne bascule pas dans les eaux rances de l’« anti-France », celle qui vomit la République. « Massilia », où Jean Zay a souffert de l’injustice au point de penser à la mort, Marseille de Jacqueline Zay dont les sculptures seront bientôt exposées au musée des Beaux-Arts d’Orléans.
Hélène, tu es née une seconde fois le 30 mai 1941, jour où ton père écrit : « Ce matin s’est produit l’événement si heureux pour moi que, jusqu’à la dernière minute, je n’arrivais pas à y croire : ma porte s’est ouverte, et j’ai vu apparaître d’abord la Cathou, précédant impatiemment sa maman et sa petite sœur ! Je ne te décrirai pas notre joie à tous les quatre ! Cathou était si émue que pendant près d’une demi-heure, elle ne m’a pas articulé un son (Elle s’est rattrapée depuis). Madeleine est ravie d’être enfin près de moi. Quant à Léno, elle n’exprimait pas de sentiments, mais tu peux deviner ma joie à la connaître enfin ! ».

Chère Hélène, nous n’oublierons jamais que si les 21 contes de la prison de Riom se terminent par « L’assassin trop soigneux », l’avant-dernière nouvelle écrite par ton père s’intitule : « Une preuve d’amour ».

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