« Ce qu’il reste de nous » : l’histoire tragique d’une famille palestinienne

Dans une saga familiale qui se veut symbolique de son peuple, Cherien Dabis retrace l’histoire palestinienne. La catastrophe de 1948, les camps, l’humiliation, la perte totale de liberté. Son regard proche de l’intimité familiale et en même temps historiquement didactique ne vibre pas de cette urgence que vit le peuple palestinien. Sa tragédie est celle d’une famille, pas celle de la collectivité.

Sharif et son fils Salim dans l’orangeraie de Jaffa avant la catastrophe. Photo Nour Films.



Par Bernard Cassat.


Pour raconter l’histoire de son pays, de son peuple, la réalisatrice Cherien Dabis raconte la descente aux enfers d’une famille palestinienne de Jaffa. Pas tout à fait de manière linéaire, mais presque. Les images d’avant 1948 sont idylliques. Un producteur d’oranges de Jaffa, une très belle maison dans les orangers, des enfants adorables. Et soudain les bombes, la peur. L’invasion. L’expulsion. La reconstitution est assez hollywoodienne, dans une grande qualité d’image. Les couleurs tendent vers les chromos de l’époque, les cadrages impeccables et les gros plans sur les petits visages apeurés ne sortent pas du cadre du cinéma américain.

Pour expliquer de manière très didactique la difficile résistance collective des Palestiniens en 48, le film sort de la famille. Images d’une réunion publique avec le maire, d’où il ressort que les Palestiniens n’ont pas d’armée, et sont donc totalement démunis devant cette invasion israélienne. D’où la question de la fuite, qui est une trahison ? Sharif, le père de famille, choisit de rester, de ne pas abandonner.

Le mariage de Salim. Photo Nour Films.


Retour à la famille dans un camp de réfugiés, duquel ils ne sortiront plus. Avec un côté reportage documentaire touristique, on suit le mariage de Salim, le petit garçon de 48 devenu adulte dans ce camp. La mère est morte, le père est inconsolable. Toute la famille vit dans une maison bricolée. Salim est devenu instituteur et son fils Noor est dans sa classe.

Dans la maison du camp. Photo Nour Films.


Une visite chez le médecin offre au père Sharif l’occasion de formuler la position des Palestiniens de sa génération. Une accusation « objective » de l’histoire, dans un discours au fond très didactique mais clairement énoncé. Salim, son fils qui l’accompagne, essaie d’aller de l’avant. Mais une terrible situation le casse à jamais. Ayant dépassé l’heure du couvre-feu, il se fait arrêter et profondément humilier par quatre jeunes militaires israéliens. Humilier pour rien, pour « rire ». La scène est insupportable. De plus, elle se passe avec son fils Noor. Les militaires ne font que rigoler, mais la torture est bien réelle, et le mal profond. C’est la scène symbolique de tout le peuple palestinien, contrôlé, dominé, humilié par l’armée israélienne, torturé quotidiennement dans des pratiques sadiques de pertes de liberté.

Noor et son ami avant la première intifada. Photo Nour Films.


Dix ans plus tard, en 1988, Noor, devenu aussi revendicatif que son grand-père, se joint à la première intifada et se fait tirer dessus. Transporté dans un hôpital de Haïfa, il est soigné par un médecin israélien. Cherien Dabis bifurque alors sur une digression incroyable. En état de mort cérébrale, on demande aux parents d’accepter le don de ses organes. Après la difficile question de l’histoire palestinienne, le problème non moins ardu du don d’organes de Palestiniens pour sauver des Israéliens. C’est beaucoup pour un seul développement, même s’il dure plus de deux heures.

La fin totalement hollywoodienne. Photo Nour Films.


Certes, l’histoire du peuple palestinien n’a rien de joyeux. Mais le regard américain de la cinéaste pousse loin la tragédie. Entre le paradis du début et les images de comédie romantique de la fin, de ce couple vieilli qui revient en étrangers chez eux avec un coucher de soleil irréel en fond de toile, avec là encore un côté touristique appuyé, cette grande rétrospective palestinienne reste très extérieure. Cherien Dabis est américano-palestinienne, mais américaine d’abord. Son cinéma archi-classique, très bien mené mais attendu, transcrit assez bien l’oppression et l’humiliation, mais est exempt de la rage qu’on retrouve dans des films faits par des Palestiniens de l’intérieur.

Cherien en fait trop. Trop tragique, trop long, trop poli, il manque une certaine urgence. Cette rage n’est-elle pas la résultante la plus évidente de l’histoire ? À vouloir inscrire son travail dans la lignée des grandes sagas historiques, elle passe à côté de cet état de nerfs dans lequel vit ce pays. Ou ce qui en reste. Car « de nous », il ne reste pas grand-chose…


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