2026, l’année de tous les dangers pour l’apprentissage

Après plusieurs années florissantes, l’apprentissage souffre aujourd’hui malgré son succès (89% d’opinions positives) des nouvelles orientations prises par le gouvernement. L’occasion de partager l’analyse de Philippe Meyjonnade, directeur d’AFTEC FORMATION (Orléans-Tours), connaisseur du sujet engagé depuis près de 20 ans en faveur de l’apprentissage.

Philippe Meyjonnade, directeur AFTEC Formation, exprime ses craintes pour le futur de l’apprentissage en France. Crédit photo Eric Botton


Par Éric Botton.


Philippe Meyjonnade est directeur d’AFTEC FORMATION (Orléans-Tours) qui accueillait 1 300 apprentis à la dernière rentrée, mais aussi président du Conseil de Région de la FNADIR Centre-Val de Loire, la Fédération des Directrices et Directeurs de CFA (les Centres de Formation des Apprentis). Magcentre l’avait déjà rencontré à l’occasion du dernier congrès annuel de la FNADIR mi-décembre 2025. Dans un contexte de recherches d’économies touchant de nombreux secteurs, et alors que le récent décret du 8 mars 2026 acte la réduction de l’aide aux entreprises pour l’apprentissage, il nous confirme ses propos, et attire notre attention sur les conséquences des décisions prises à l’occasion de l’adoption du budget de la France pour 2026.


Comment jugez-vous la situation de l’apprentissage actuellement ?

Durant les deux dernières décennies, les Régions ont accompagné les structures, que ce soit sur les volets économiques, pédagogiques, mais aussi plus logistiques tels que la mobilité des apprentis, avec des exécutifs régionaux pleinement engagés aux côtés des CFA comme, par exemple, en région Centre-Val de Loire. Mais la réforme de 2018 a bousculé l’écosystème de la formation, et il a fallu réinventer nos pratiques, nos organisations, par rapport au nouveau marché dérégulé ainsi créé. Nous avons dû faire preuve d’adaptabilité. Même si la période COVID a plutôt été profitable pour nos CFA, avec des moyens conséquents alloués à l’apprentissage, nous sommes depuis entrés dans une période disruptive où les difficultés commencent à s’accumuler, financières en particulier. Il faut savoir que les CFA les plus exposés sont ceux qui n’ont pas derrière eux une branche professionnelle ou un grand groupe. Notre CFA, dédié aux formations du supérieur, mais qui est interprofessionnel, fait justement partie des CFA un peu plus exposés. Nous avons déjà dû procéder à quelques licenciements en 2025, et il n’est malheureusement pas exclu qu’il y ait une seconde vague cette année. Aujourd’hui, nous devons réfléchir collectivement à cette situation et trouver un nouveau modèle économique qui permette de pérenniser l’apprentissage et nos structures.


Qu’est-ce qui a changé plus précisément et vous met en difficulté ?

Principalement les moyens alloués à l’apprentissage, en nette régression. Je pense par exemple à la baisse des niveaux de prise en charge par France Compétences des coûts des contrats d’apprentissage (-23% depuis 2021), c’est-à-dire ce que touche concrètement chaque CFA par contrat, mais aussi à la réduction des incitations pour les entreprises, ou encore à la baisse – voire à l’interruption – des appels à projets des Régions, qui accompagnaient financièrement l’effort des CFA pour le renouvellement des équipements, l’évolution des locaux, ou le soutien aux formations dites fragiles. Dans ce contexte, certains CFA ont vu leur trésorerie se tendre et ont dû mettre en place des plans de licenciement collectif, avec des risques de fermeture ou d’absorption à court et moyen terme. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que, suite à la réforme de 2018, nous avons dû accueillir beaucoup plus d’apprentis. L’objectif national affiché était alors de 1 million. Il a donc fallu développer nos surfaces, nos plateaux techniques de formation, etc… Or aujourd’hui, avec un nombre d’apprentis en baisse, toutes ces infrastructures sont moins occupées, génèrent donc moins de chiffre d’affaires, mais par contre toujours autant – voire plus – de charges. La réforme a aussi entraîné une multiplication des CFA, de 40 historiques en région Centre-Val de Loire à 105 aujourd’hui, qui ont pris des parts de marché, même s’ils ne font pas toujours dans la qualité, et représentent souvent une offre un peu pléthorique dans laquelle les jeunes peuvent avoir tendance à se perdre.


À ce propos, les pouvoirs publics ont imposé depuis 2019 un label qualité pour tous les organismes de formation, cela n’est pas suffisant pour vous ?

C’est un sujet que je connais bien. Préalablement à mon poste de direction d’AFTEC FORMATION, j’étais justement chargé de la qualité, et bien avant l’arrivée du label actuel « Qualiopi », j’ai travaillé sur la mise en place de la norme ISO 9001 version 2000. Le problème avec le nouveau label imposé, c’est qu’il est trop facilement accessible et pas vraiment différenciant. Il ne garantit pas forcément dans les faits la qualité. Avec la FNADIR, nous réfléchissons d’ailleurs à la création de notre propre label, plus exigeant, qui garantisse vraiment le meilleur accompagnement possible des jeunes que nous formons dans nos établissements, mais aussi des entreprises qui les accueillent, et en particulier des maîtres d’apprentissage ou tuteurs.


Que faudrait-il faire selon vous aujourd’hui ?

En premier lieu, il faudrait maintenir l’effort financier consenti ces dernières années. A contrario, le nombre d’apprentis risque de chuter significativement. Et pourtant nos entreprises ont plus que jamais besoin de renouveler leurs effectifs en disposant d’une main-d’œuvre qualifiée. Comment pourrons-nous répondre à leur besoin si nos moyens sont ainsi amputés ? Il faut aussi renforcer la qualité et les contrôles afin de conserver les structures qui respectent les valeurs de l’apprentissage. Quand on voit que certains organismes ne proposent qu’1 ou 2 jours de formation par semaine pour des parcours de 500 h à 600 h, et parfois uniquement en distanciel, on s’interroge. Il faudrait aussi maintenir les aides à l’embauche pour les plus petites entreprises qui, sinon, risquent de ne plus pouvoir recourir à l’apprentissage. Maintenir évidemment l’aide au permis de conduire, car un apprenti doit gérer diverses mobilités, de son domicile au centre de formation, ou encore à l’entreprise qui l’accueille, et favoriser les poursuites de parcours pour ceux qui veulent étoffer leur portefeuille de compétences afin de renforcer leur future employabilité. Et, pour finir, accroitre notre mobilisation auprès des élus, décideurs, financeurs pour maintenir l’apprentissage à un niveau suffisant, en permettant aux CFA de communiquer sur l’apprentissage auprès des publics jeunes, au sein même des collèges en particulier.

Aujourd’hui, après le vote du budget 2026, et malgré la mobilisation des acteurs, les moyens alloués à l’apprentissage restent orientés à la baisse. Et le nombre d’apprentis a chuté. Estimée à -3,1%, la baisse sur l’année scolaire pourrait atteindre les -5% à -10% selon les prévisions de l’INSEE.

Un nombre croissant de CFA enregistrent des déficits d’exploitation sous l’effet cumulé de la hausse des charges et de la baisse des niveaux de prise en charge des coûts des contrats d’apprentissage. En conséquence, les fonds propres diminuent, fragilisant les CFA sur le fonctionnement et sur les investissements. Le risque est désormais de dégrader durablement l’outil de formation avec des effets négatifs mesurables dans les 5 ans à venir, alors pourtant que le dispositif a montré sa réussite avec ¾ des apprentis qui accèdent à l’emploi durable à la fin de leur parcours. Dans cette situation, une récente enquête indique que 9 % des organismes de formation envisagent un dépôt de bilan à court ou moyen terme, alors que près de la moitié ont déjà dû procéder en 2025 à une réduction de leur masse salariale.


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Commentaires

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  1. La croissance de l’apprentissage était liée à l’illusion d’un intérêt sincère des entreprises pour la formation des jeunes. Le réveil est douloureux .

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