Dominique Cabrera, orléanaise d’adoption, va recevoir le Grand Prix Jean Zay pendant le festival Récidive

Alors que le festival Récidive ouvre ses écrans aujourd’hui lundi 23 mars, Dominique Cabrera, cinéaste invitée, s’est confiée à Magcentre. Elle recevra le Grand Prix Jean Zay samedi prochain. Récidive va programmer une bonne partie de son œuvre.

Propos recueillis par Bernard Cassat

En fait, vous êtes presque Orléanaise ?
Dominique Cabrera: Mes parents habitaient St Denis en Val. J’ai fait mes études à la fac de lettres de La Source. L’été, je travaillais à l’hôpital. Et aussi à l’hôpital psychiatrique de Fleury. Et j’ai pris ce travail comme sujet de mémoire pour le concours de l’Idhec (l’ancêtre de la Femis ndlr). Je travaillais dans le service du docteur Roger Gentis. Ça a été une grande source d’apprentissage et de réflexions. Discuter avec les infirmiers, être présente auprès des patients etc. C’est de là que j’ai eu l’idée de mon film Folle embellie. Des infirmiers m’avaient parlé d’une histoire pendant la guerre. Puis j’ai trouvé dans les archives des documents. C’était comme un mythe dans le service. Des événements de ce genre ont inspiré la psychiatrie institutionnelle.
En juin 40, devant l’avancée de l’armée allemande, les patients ont été livrés à eux mêmes. Un groupe de patients, sous la conduite d’un « grand paranoïaque », disait l’archive, était parti jusque dans les Ardennes. Ce point de départ était pour moi à la fois romanesque et politique. Cette histoire montrait que dans un environnement qui changeait, on pouvait voir des portes s’ouvrir, y compris pour les patients d’hôpitaux psychiatriques.

Phorto Lea Rener, Festival du réel 2023.

La folie a été importante dans l’appréhension de l’autre ? Dans la construction de votre humanisme ?

Dominique Cabrera: Je pense que ça vient plutôt du fait que mes parents étaient très intéressés par les autres. En particulier mon père. Aider les gens. Les écouter. A la fois le coté solidaire, et le coté romanesque de la vie des autres. Mes parents étaient tous les deux très altruistes. Donc je pense que pour moi, ça vient beaucoup de là, plus que de l’hosto psy… l’humanisme.

A l’Idhec, il y a eu de grands personnages de cinéma marquants ?
Dominique Cabrera: J’aimais beaucoup les cinéastes qu’on aimait à l’époque. Maurice Pialat, Agnès Varda. Et Bergman. Renoir, Pasolini… je les aime toujours. Et tant d’autres depuis…
Quand j’étais à la fac à La Source, j’allais au cinéma Le Martroi. Il y avait des séances toutes les deux heures, je restais plusieurs séances pour revoir le film, comment il était fait. C’était extraordinaire. Bergman. Cris et chuchotements… Je l’ai vu là deux fois, et je me rappelle combien j’étais bouleversée. C’était vraiment fondateur, cet émerveillement.
J’aimais aussi beaucoup la littérature. Enfant, je désirais écrire des romans. Et c’est la découverte du cinéma à cette époque qui a provoqué un tournant dans ma vie. Le ciné était aussi grandiose que les romans, avec en plus l’incarnation. Le fait que c’était des personnes vivantes à l’écran. C’est vertigineux. J’ai été happée par le cinéma à ce moment là, justement dans cette salle du Martroi. Années très importantes pour moi.

Alors déjà dans votre mémoire pour le concours de l’Idhec, il y avait un coté documentaire ?
Dominique Cabrera: Oui, c’est vrai. Mais je ne le savais pas à ce moment là. Aujourd’hui, on enseigne le documentaire. Pas à mon époque. Donc j’avais une approche documentaire sans en avoir vraiment vu. Je l’avais parce que j’étais comme ça. A cause de mes parents peut-être, de leur intérêt pour la politique, pour la société, pour les autres. Et aussi sans doute parce que socialement, c’est quand même un moment où je découvrais le marxisme, la gauche à l’époque on s’intéressait à la société. Epoque politique.
Avec le documentaire, on cherche à se rendre compte de comment ça se passe dans la société, c’est une source d’inspiration. Après j’ai vraiment étudié, compris, aimé le cinéma documentaire, bien plus tard. Mais c’est vrai que mon approche l’était déjà, et c’est ce qui m’avait passionnée dans mon mémoire : l’enquête auprès des infirmiers, dans les archives, photographier, écouter des patients. Discuter avec eux. C’était vraiment mon point de départ. Et j’ai continué comme ça, en fait. Je continue toujours (rire). J’ai fait des films de taille, de budgets, d’implication très différents les uns des autres. Mais avec des couleurs qui se répètent. L’émerveillement devant la vie, la poésie de la vie, l’implication sociale des personnes qui sont dans les films, et puis une forme de romanesque.

Est ce que votre engagement était réfléchi ?
Dominique Cabrera: Je crois que c’était l’époque. Mais on n’en sait rien. Quand j’étais enfant…. ma famille pied noir est réfugiée d’Algérie. Donc j’ai vécu le fait que l’histoire et les événements politiques peuvent bouleverser la vie. Et puis j’ai vécu aussi le racisme en arrivant en France, un rejet. C’est très violent chez les enfants. Un sentiment d’injustice.
Mais c’est grâce à la République que j’ai pu devenir cinéaste, l’école publique, la fac, l’Idhec. A tous les niveaux. J’ai pu devenir réalisatrice parce qu’il y avait à ce moment là cette possibilité offerte par le secteur public. On était dans une société qui était plus égalitaire qu’aujourd’hui sur ce plan. Et j’en étais consciente.

Alors le Grand prix Jean Zay, ça vous touche ?
Dominique Cabrera: Bien sûr, tout particulièrement. D’abord parce que j’allais aux Temps Modernes quand j’étais étudiante, pour acheter ou seulement regarder les livres. Oui, c’est inouï, comme une sorte de boucle. Ça me relie à une figure tellement importante de la gauche et de la République… c’est bouleversant. Surtout aujourd’hui. Franchement, c’est très touchant. J’ai l’impression d’un cadeau hors de proportion.
Et puis ça me rappelle plein de choses. Ma maman travaillait dans un magasin de vêtements qui était à 100 mètres de la librairie. J’allais plus loin travailler à l’hôpital. où j’étais fille de salle. C’est vrai que ce Prix, ça dit à la fois « tu y es arrivée » et aussi qu’il y a quelque chose du Front Populaire qui te tend la main et qui est toujours vivant. C’est ultra touchant. Je suis heureuse de ce que j’ai fait, mais je sais aussi tout ce que je n’ai pas réussi à faire. Avoir un prix, c’est un moment où les autres vous disent « c’est pas si mal »…. (Rires) Il y a encore du chemin à faire, mais ça fait du bien… c’est un bel encouragement !

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