Ce dimanche 22 mars se déroulait le second tour qui départageait à Tours les listes de la gauche unie d’Emmanuel Denis, des droites rangées derrière Christophe Bouchet et du RN d’Aleksandar Nikolic. Quels enseignements tirer de ce scrutin ?
Par Joséphine
Une gauche unie qui gagne
Ce soir, avec environ 21 000 voix et 47 %, la liste d’union des gauches – dont LFI qui a fusionné avec Emmanuel Denis au soir du premier tour – remporte la victoire. Malgré les psychodrames de ces derniers mois, force est de constater que la gauche à Tours reste stable et dominante depuis 2020.
La véritable inconnue de cette semaine à Tours était plutôt, en réalité, de savoir s’il y aurait un rejet par les électeurs de gauche de la fusion des listes écolo-socialistes et insoumises, cela dans un contexte médiatique et politique particulièrement critique à ce sujet. Les socialistes et le centre-gauche allaient-ils accepter la présence de LFI ? Les Insoumis pardonneraient-ils au PS l’alliance avec les macronistes pour le vote du budget à l’Assemblée Nationale il y a quelques semaines ? La réponse est de toute évidence oui. La gauche totalisait 20 000 voix la semaine dernière, 21 000 ce soir et, s’il n’y a pas eu de mobilisation importante des abstentionnistes de gauche entre les deux tours, il n’y a pas du tout eu de désaffection pour l’union de la gauche au sens large.
Cela dit, rien de bien surprenant, depuis 2020, élection après élection, on constate à Tours une relative stabilité du comportement des électeurs et une répartition interne des forces que l’on peut schématiser ainsi : environ 12 000 électeurs de gauche sont fidèles à leur parti, environ 12 000 autres changent de formation d’un scrutin à l’autre, votant « utile », c’est à dire pour le candidat le mieux placé dans les sondages. Ainsi, le PS compte dans les 1 250 fidèles, idem pour le PCF, les écologistes sont environ 4000, les Insoumis 5 500. Parmi les 12 000 autres électeurs moins exclusifs, leur mobilisation a été maximale à la présidentielle – vote Mélenchon – mais aussi pour la législative 2024 – ticket EELV/LFI –, sans négliger les européennes avec un Glucksmann arrivé en tête à Tours, même si LFI a sur-performé aussi à cette élection, attirant une partie des électeurs plus mobiles. D’ailleurs, un mois après les européennes, il y a eu un report quasiment strict de toutes les voix de gauche vers le ticket EELV/LFI. Seules 500 personnes, soit 4% de l’électorat « flottant » de gauche, ont refusé de voter pour le ticket écolo-insoumis, probablement par rejet de LFI qui avait été au centre d’une campagne de presse reprise par pas mal de candidats, dont Glucksmann, autour de la ritournelle « LFI est un soutien du Hamas et justifie les massacres du 7 octobre 2023 ».
Sur le plan des municipales, en 2020, Emmanuel Denis avait réussi à ranger derrière son nom au second tour aussi bien les électeurs plus à gauche – il y avait à l’époque une liste dissidente LFI – que les électeurs de trois listes de centre-gauche, tout en mobilisant les abstentionnistes et quelques macronistes de gauche. Dimanche dernier, si on extrapole l’abstention, l’addition du score de la liste d’union d’Emmanuel Denis et de celle de LFI atteint sensiblement le même niveau que le second tour 2020.
Enseignements de moyen terme
Les enseignements sont donc clairs : contrairement à ce que pensaient en off des cadres socialistes et écologistes qui tablaient sur des Insoumis à 5,5%, LFI a pleinement mobilisé son électorat au premier tour avec plus de 5 000 voix. Et contrairement à ce que les figures de la gauche locale ont développé comme discours pour essayer d’affaiblir leurs partenaires, l’union large de toutes les composantes de la gauche reste plébiscitée par les électeurs, le rejet de LFI ou du PS étant marginal.
Ainsi, LFI sort plutôt renforcée grâce à la bonne campagne de Marie Quinton, adjointe au logement de 2020 à 2026, qui est restée correcte envers ses partenaires naturels et claire sur sa stratégie unioniste quel que soit le scenario de second tour.
Le PS, par contre, sort de nouveau affaibli de la séquence, ayant en sous-marin porté avec ses apparentés du micro-club En Avant Citoyen.ne.s, une campagne disons… parfois inélégante, jouant la carte de l’accusation en antisémitisme et en violence envers LFI, refusant toute alliance de second tour, y compris en direct sur TV Tours dimanche dernier à 23h… avant de signer au petit matin du lundi, donnant une impression au mieux brouillonne, au pire opportuniste. Cet affaiblissement du PS est d’autant plus patent que le parti à la rose finit pris à son propre piège : traumatisés par le score d’Hidalgo en 2022, les socialistes tourangeaux ne passent plus devant les urnes seuls et œuvrent à faire croire qu’ils ont bien plus de poids que celui qu’ils peuvent véritablement démontrer. Ainsi, à Tours, ils se sont appropriés le score de Place Publique aux Européennes 2024 et ont essayé par la suite de prendre leurs distances avec Emmanuel Denis dans la perspective de préparer une candidature socialiste pour les municipales 2026. Sauf qu’avec la dissolution surprise et la dynamique NFP à Tours, ils ont dû rabattre leurs ambitions, boudant la législative et actant leur soutien à Denis pour les municipales à l’automne 2025. Et vu les victoires de la droite à Chambray et Saint-Pierre des Corps ce soir, ce n’est pas avec la présidence de la métropole que les socialistes vont pouvoir équilibrer leur bilan local.
Le groupe citoyen Les Cogitations
Emmanuel Denis, les écologistes et leur groupe citoyen – Les Cogitations – s’en sortent plutôt bien, réussissant une réélection dans un contexte national négatif pour cette famille politique. EELV rééquilibre sa position dans la future majorité municipale, jouant le rôle de juge de paix. Reste tout de même à regagner la confiance de LFI après une séquence assez tendue et une fusion au goût amer pour quelques Insoumis qui ont eu l’impression d’être escamotés ces derniers jours au nom des pressions des socialistes qui ont plaidé qu’« il ne fallait pas faire peur aux électeurs avec LFI, Tours étant profondément centriste ». Cela dit, rien d’irréparable au fond, ces six dernières années ayant plutôt été caractérisées par un travail collectif en bonne intelligence davantage que par des guerres intestines, finalement réduites à ces derniers mois.
Un RN qui s’installe dans le paysage
Avec environ 4 000 voix et 9%, le RN résiste plutôt bien par rapport au premier tour et sort renforcé de cette élection, son discours de renvoi dos à dos de Denis et Bouchet ayant visiblement eu de l’écho auprès de ses électeurs qui n’ont pas privilégié le barrage à la gauche. Le RN disposera donc d’une tribune au Conseil municipal pour préparer 2027, bénéficiant d’une dynamique importante, localement, dans une ville pourtant réputée peu sensible au lepénisme.
Une droite éparpillée façon puzzle
Avec environ 19 500 voix et 43 % ce soir, Christophe Bouchet ne réussit pas son pari de prendre sa revanche de 2020. Même s’il a drainé derrière lui des abstentionnistes du premier tour, 90% des électeurs d’Henri Alfandari (Horizons) et de Benoist Pierre (divers droite) ainsi qu’un millier d’électeurs RN de dimanche dernier qui ont décidé de faire barrage à la gauche, cela n’a pas suffit.
En 2020, Bouchet avait réussi au second tour à attirer les électeurs LR, LREM et RN, et cela n’avait déjà pas été gagnant. Alors cette fois, avec un RN qui s’est maintenu après le premier tour, cela semblait mission impossible. Pourtant, ces derniers jours, après le refus de fusionner avec Benoist Pierre et de pactiser avec le RN qui en avait fait la proposition, Bouchet n’a pas ménagé ses efforts pour tenter de mobiliser très à droite, en faisant des tonnes sur le « risque de l’extrême-gauche à la Mairie », organisant même un rassemblement jeudi dernier pour protester contre « l’alliance de la honte Denis/LFI ».
En extrapolant l’abstention de 2020, en fait Bouchet fait en réalité légèrement moins bien ce soir qu’il y a six ans et, passablement vexé, restant sur sa stratégie de second tour, il déclare à Ici-Touraine : « Il est d’usage républicain de féliciter le vainqueur mais je ne le ferai pas. Emmanuel Denis est sorti de l’arc républicain . Il y a des victoires dans le déshonneur et des défaites dans l’honneur, je préfère être dans ce camp-là ». Par contre, le RN a doublé son score sur la même période, attirant clairement les électeurs LR-canal historique qui avaient déjà boudé Bouchet au premier tour 2020.
La droite limite donc la casse et si on additionne le score Bouchet/Nikolic, les droites deviennent même majoritaires mais… elle sont très fracturées : des figures LR qui ne représentent plus grand chose, un Bouchet qui devra progressivement s’effacer vu son bilan, un Benoist Pierre qui se retrouve sans rien et qui aura du mal à revenir en 2027 pour les législatives vu son orientation « sans parti », un Alfandari et un Nikolic pour l’heure aux résultats encore modestes. Mais peut-être que la présidentielle précipitera une dynamique d’union des droites que d’anciens LR de 2020 portent déjà, étant passés chez Eric Ciotti. Par exemple Céline Ballesteros, dont Magcentre a pas mal parlé ces derniers mois…
Et après ?
Le principal enseignement à Tours, qu’il faudra relativiser et éclairer par les résultats d’autres villes de taille comparable, est que les guerres internes à la gauche, les petites phrases et grandes manœuvres n’ont que peu d’effet sur la dynamique unioniste des électeurs de gauche. Et si nos responsable locaux arrivent enfin à l’entendre et à dépasser leurs pures stratégies partisanes et personnelles, ils pourront peut-être construire une union plus durable et équilibrée, sans tomber dans le piège de chaque buzz qui, en réalité, affaiblit toute la gauche et pas seulement le frère ennemi visé.
Le véritable point d’inquiétude réside non pas dans l’atomisation du vote à gauche finalement, mais plutôt dans la dynamique unitaire à droite et à l’extrême-droite. Car les attaques permanentes de la presse Bolloré – Cnews, JDD, Europe1 –, reprises pas l’essentiel des autres médias, aboutissent à la normalisation du RN et à la diabolisation de LFI, rendant de plus en plus difficile l’union à gauche mais de plus en plus naturelle celle à droite, notamment au nom du barrage anti-mélenchoniste devenu à la mode, notamment chez les macronistes. Ce processus joue également sur le bloc central qui se tourne progressivement vers la droite et l’extrême-droite, comme le montre l’alignement de ces familles politiques sur la question de la taxe Zucman. Et comme le montrent également les révélations du Monde sur les interventions d’Emmanuel Macron auprès de Vincent Bolloré afin d’obtenir le retrait de Sarah Knafo à Paris en faveur de Dati.
En tout cas, même si comparaison n’est pas raison… un entêtant parfum de « Plutôt Hitler que le Front Populaire » flotte en France.