Chautemps, scène ouverte : quand un quartier écrit et joue sa propre histoire

À Chautemps, l’un des quartiers prioritaires (QPV) de Montargis, un spectacle participatif transforme un immeuble en scène et des habitants en auteurs de leur quartier. Porté par le plan Attracti’Cités, le projet mêle témoignages, fiction et création collective pour tenter de changer le regard sur ce territoire souvent réduit à ses difficultés.

Projection sur façade, comédiens aux fenêtres et jeu au sol : le spectacle investit l’immeuble et transforme le quartier de Chautemps en scène à ciel ouvert – photo Arbre Compagnie

 

Comment une compagnie de spectacle vivant en vient-elle à travailler avec un bailleur social ? À Chautemps, la réponse passe par Attracti’Cités, lancé par la préfecture après les émeutes de juin 2023 et relayé localement à partir de 2024 (voir encadré). Sur place, le dispositif prend la forme d’un spectacle co-construit avec les habitants et pensé pour changer les perceptions.

Du bailleur social à la scène

Le projet réunit Logem Loiret et Arbre Compagnie, dirigée par Vanessa Sanchez, installée à Chartres et déjà engagée dans des démarches similaires à Dreux, Vernouillet, Gien et Pithiviers. L’objectif dépasse la simple animation : il s’agit de créer un spectacle « sur mesure », en impliquant les habitants, afin de produire une dynamique et raconter autrement le quartier.

Autrice au sein de la compagnie, Carole Prieur porte l’écriture du projet. Elle en précise l’ambition : « Il faut que les habitants participent à toutes les étapes, pour que ce soit vraiment leur spectacle. » La création ne descend pas d’en haut, elle part du terrain.

Écouter avant d’écrire

Tout commence par une série d’entretiens. L’autrice recueille les paroles, les impressions, les contradictions. Le tableau qui se dessine ne cherche pas à embellir la réalité. « Les habitants m’ont parlé des problèmes de drogue et des émeutes de juin 2023 », explique-t-elle. Le projet n’élude pas ces sujets, sans en faire le prisme unique.

Très vite, un autre récit émerge. « J’ai été très étonnée de la place de la nature », confie-t-elle. Les habitants évoquent les arbres, les oiseaux, l’insectarium, et même une sensation de fraîcheur l’été, par rapport au centre-ville. Le quartier connaît aussi un fort passage, avec la proximité de la gare, des équipements sportifs et des établissements scolaires. « Ce quartier est traversé en permanence, et je trouve cela très inspirant pour la création », ajoute-t-elle.

Entre ombre et attachement

Ce travail fait apparaître un paradoxe que l’on retrouve souvent dans les quartiers prioritaires. Les habitants pointent les difficultés, parfois avec dureté, mais expriment aussi un attachement réel à leur cadre de vie. « Les dealers sont une poignée, et on parle beaucoup plus d’eux que du reste », résume Carole Prieur.

Derrière l’image dégradée apparaît une vie de quartier dense, des solidarités et des initiatives. « Les gens sont attachés à leur quartier, même s’ils aimeraient qu’on en gomme les aspects négatifs. » Le spectacle s’appuie sur cette tension et cherche à rééquilibrer le récit.

Répétition de danse suspendue : une des composantes du spectacle, qui mêle jeu, projection et performances aériennes – photo Arbre Compagnie

Le détour par la fiction

Le théâtre permet alors ce que d’autres formes d’action publique peinent à produire : « On peut réinventer son quartier, partir dans l’imaginaire et la poésie », explique l’autrice. La fiction recompose alors le réel.

Les ateliers deviennent des espaces de rencontre. Des habitants qui ne se connaissent pas forcément écrivent, jouent et dansent ensemble. « On ose des choses qu’on ne ferait pas ailleurs », note-t-elle. Le projet produit un lien différent, moins centré sur les problèmes.

Une façade comme scène

Le 27 juin, à 22 heures, le spectacle prendra place sur la façade d’un immeuble. Des comédiens joueront aux fenêtres, d’autres au sol, tandis que des images seront projetées sur le bâtiment. Des danseurs évolueront en suspension.

« L’immeuble devient à la fois un écran et une scène », résume Carole Prieur. Les habitants eux-mêmes participent, jusqu’à donner accès à leurs appartements pour permettre aux comédiens d’occuper les fenêtres. Le quartier n’est plus un simple décor : il devient le cœur même de la mise en scène.

Quand le spectacle joue avec les hauteurs et transforme l’immeuble en scène verticale – photo Arbre Compagnie

Attirer au-delà du quartier

La réussite ne repose pas seulement sur la qualité artistique. « Il faut un effet waouh, quelque chose qui marque », insiste l’autrice. Mais elle espère aussi faire venir des habitants qui, habituellement, ne fréquentent pas Chautemps : « Ce serait important que des personnes d’autres quartiers franchissent le pas », explique-t-elle. Le spectacle devient alors un moyen de circuler autrement dans la ville.

Après le spectacle

La question de la durée reste ouverte. L’événement laissera une trace, un souvenir collectif, une image transformée, ne serait-ce que le temps d’une soirée. Mais l’essentiel se joue ailleurs, dans les rencontres provoquées, la fierté d’avoir participé et l’expérience partagée.

Le théâtre ne prétend pas résoudre les tensions, mais propose de raconter différemment. Et de tester, au passage, si un récit mieux équilibré est capable, peu à peu, de modifier la manière dont un quartier se voit, et dont on le regarde.

Carole Prieur lance enfin un appel à participation. Les ateliers gratuits, ouverts à tous, se poursuivent dans les semaines à venir pour celles et ceux qui souhaitent rejoindre l’aventure. Les dates et lieux figurent ci-dessous.

Attracti’Cités : au-delà de l’ordre

Après les émeutes de juin 2023, l’État a d’abord déployé un volet sécuritaire, largement médiatisé, pour rétablir l’ordre dans les quartiers touchés. Mais ce dispositif s’accompagne d’un axe culturel, plus discret.

Le spectacle en façade de Chautemps s’inscrit dans le plan Attracti’Cités, au titre de son axe « culture et vivre ensemble ». Le dispositif repose sur un montage partenarial : Logem Loiret bénéficie de financements indirects liés à des exonérations fiscales, avec le soutien de l’État et de l’Agglomération Montargoise et Rives du Loing.

L’association Arbre Compagnie assure l’opération et l’organisation du projet. Lancée dès 2024, la démarche a d’abord mobilisé les habitants, les écoles et les structures associatives du quartier Bourg-Chautemps, avant d’aboutir à la création du spectacle présenté le 27 juin prochain.


Plus d’infos autrement :

L’action culturelle dans les quartiers prioritaires du Montargois

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