Deux enfants nigérians découvrent Lomé et réalisent un document merveilleux

Un jour avec mon père (titre original : My Father’s Shadow, Dans l’ombre de mon père) est un premier long métrage nigérian. Une découverte de Lomé par deux enfants dans la période politiquement trouble de 1993. Par un nouveau type de narration, avec des images banales et magnifiques, Akinola Davies construit un film formidable d’une grande originalité qui touche au cœur.

Le père et les deux fils dans Lomé. Photo Mubi.



Par Bernard Cassat.


Akinola Davies a réalisé son film seul, mais le scénario a été écrit à quatre mains avec son frère Wale. Tout se déroule en 1993. Il est donc clair que l’histoire de ces deux enfants, frères dans le film comme dans la vie, c’est leur propre histoire, romancée bien sûr, mais très personnelle.

La tortue traverse l’écran ! Photo Mubi.


D’ailleurs, tout le film est celui qu’auraient fait ces deux enfants si, en 93, ils avaient eu des moyens d’adultes pour réaliser un documentaire sur leur journée. Qui commence très banalement. Leur mère est déjà partie, ils jouent dehors, le grand prépare une sorte de pudding pour tous les deux. Ils regardent les bêtes qui les entourent, une tortue, des fourmis. Et de grands oiseaux qui tournent dans le ciel. Mais la journée devient exceptionnelle car leur père est rentré. Rapport un peu tendu ; le père est rarement là. Et il faut qu’il reparte à Lomé. Ne voulant pas laisser ses enfants seuls, il les emmène.

Les images montrent ce que voient les enfants

On découvre alors le pays comme les enfants eux-mêmes le découvrent. Images de visages dans le bus, de détails très précis qu’ils remarquent, une main posée, un regard. Et dans la grande ville de Lomé, ça continue. Les images nous montrent comment ces yeux de gamins saisissent la réalité, comme un catalogue de cartes postales beaucoup plus banales que des vraies. Des déchets par terre, un handicapé sur sa planche à roulettes, des femmes, des foules. Et dans ces foules de gens et de voitures, des camions militaires pleins de visages austères, aux yeux menaçants. Déjà dans le car, il y avait eu des réparties politiques, des débuts de discussions, comme au café du commerce. Un nouveau président a été élu récemment, mais ne peut pas présider.

Le père et ses fils sur la plage. Photo Mubi.


Le père n’explique rien à ses enfants, qui ne demandent pas vraiment non plus. Mais la ville semble très tendue. Et les grands oiseaux tournent toujours. Cette manière de faire visiter une ville, sans aucune explication ni commentaire, juste des photos de lieux banals, des détails de foule, des murs décrépits, des minarets de mosquée au croissant doré, décrit parfaitement à la fois la vie de Lomé et le regard des enfants. Ils ne comprennent rien à ce que leur père échange avec quelques personnes qu’il rencontre. Plusieurs l’appellent d’un nom qui n’est pas celui qu’ils connaissent (Kapo, ce qui renvoie à un passé militaire ?). En plus, les adultes, quand ils veulent dire quelque chose d’important, s’éloignent. Comme le père quand il rencontre sa sœur.

Les militaires en ville. Photo Mubi.


Obligé d’attendre le soir pour voir son patron, le père emmène ses enfants à la plage. Il n’a pas l’habitude d’être avec eux, et ces moments d’intimité sont propices à raconter la famille, son importance. Et les traumas qui peuvent suivre la disparition de certains de ses membres. En peu de mots, on apprend beaucoup sur l’histoire de la famille. Le lien filial se resserre et c’est absolument émouvant. Et puis le père montre à ses enfants des lieux importants de sa jeunesse, où il a rencontré sa femme, leur mère. Et il raconte. Les enfants, surtout l’aîné, emmagasinent ces histoires de parents.

Tout va se cristalliser dans une fête où un ami du père les emmène pour célébrer ses jumeaux. À la télé, une déclaration précise tout. L’élu n’est pas élu. L’ancien président reste au pouvoir. C’est la crise. Les oiseaux dans le ciel étaient bien des vautours qui attendaient la mise à mort. Dans les rues, la violence éclate. Lomé, dans le soir, est à feu et à sang.

Dans les rues de Lomé. Photo Mubi.


Akinola Davies tisse une narration de ce jour de 1993 totalement nouvelle, jamais vue au cinéma. Le mélange de l’intime, du politique, de regards d’enfants et d’images de son pays, de documentaire à posteriori et de trouvailles de situations parlantes pour le propos, construit une narration quasi purement visuelle et sensitive. Chaque visage est là pour rappeler sa singularité, sa nouveauté. Qu’une déclaration à la télé du coup d’État soit aussi importante à l’image qu’une tortue traversant l’écran donne la mesure de la narration : les deux frères sont curieux, intelligents et intéressés par la vie de Lomé qu’ils découvrent, et le spectateur du film est forcément avec eux. C’est toute la force de cette œuvre primée à Cannes d’une Caméra d’or. Un minimum pour ce petit bijou !


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