Un matin de mars, à Orléans, Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, avait invité les médias locaux pour une conférence de presse. Un rendez-vous singulier : Magcentre était seul à être présent. Ce tête-à-tête imprévu soulève une question brûlante : l’influence de la plus ancienne obédience maçonnique française intéresse-t-elle encore ?
Temple orléanais du GODF (cliché JPB)
Par Jean-Paul Briand.
Le poids des principes, le choc du silence
Dans la salle d’un vieil hôtel d’Orléans, un seul interviewer est venu. Pierre Bertinotti, installé à la tête du Grand Orient de France (GODF) depuis août 2025, ne semble pas s’en offusquer, ou du moins, il n’en montre rien. Le Grand Orient, fondé en 1728, est la plus ancienne société maçonnique française, la plus importante avec 55 000 membres répartis dans 1400 loges. Son histoire reste intimement liée à celle de la République.
Dans un monde saturé d’immédiateté, Bertinotti est venu à Orléans pour rappeler les fondamentaux. Le règlement du GODF est clair : Dès son article premier il prône la « tolérance mutuelle », le « respect des autres » et surtout la « liberté absolue de conscience ». En refusant toute affirmation dogmatique et en érigeant la Laïcité en pilier sacré, le GODF se veut le gardien d’un temple malmené. Alors que les crises sociales se succèdent, ce message de pondération peine à être entendu dans la société française actuelle.
L’esquive politique et le rempart humaniste
Traditionnellement, le GODF est classé à gauche. Pourtant, lorsqu’on interroge Pierre Bertinotti sur les clivages actuels — qu’est-ce que la gauche et la droite dans la France de 2026 ? — le Grand Maître se drape dans une réserve prudente. « Le citoyen pourrait le faire », glisse-t-il, mais le Grand Maître s’interdit d’intervenir dans la mêlée partisane. Une esquive qui peut décevoir, mais qui révèle une volonté de maintenir son institution au-dessus des polémiques politiciennes du moment.
Pour lui, l’urgence est ailleurs. Elle réside dans la redéfinition de l’humanisme, un terme qu’il refuse de voir devenir une coquille vide. Pour Bertinotti, l’humanisme impose aux responsables politiques de « mettre l’humain au centre de toutes les décisions publiques ». Sa boussole ? L’intérêt général, défini comme « les choix du peuple issus du suffrage universel ». Quand on lui oppose que « le peuple » est un mot-valise, un concept bien vague, que la loi de la collectivité la plus forte risque d’opprimer les minorités, le Grand Maître réplique que « si chaque être est unique, il est aussi l’égal de son voisin ». Il explique que cette affirmation requiert la lutte contre toutes les ségrégations, la protection des plus faibles afin d’éviter les dérives de la victimisation et les assignations identitaires que prône dangereusement le wokisme. Cette vision de l’État de droit est, selon lui, le rempart contre l’émiettement de la société.
L’universalisme : un bouclier contre les « tyrannies victimaires »
C’est ici qu’intervient la défense de l’universalisme tel que porté par les responsables loiretains de son obédience. Pour le GODF, « l’universalisme est l’idée selon laquelle une opinion peut avoir vocation à être partagée par tous. Vocation à être partagée, ce qui ne signifie pas « est partagée » par tous… Pour les humanistes, l’universalisme considère l’humanité dans sa totalité, sans exception. » Pour Pierre Bertinnoti, l’universalisme n’est pas une négation des différences, mais l’affirmation que l’humanité partage des propriétés fondamentales rendant chaque individu également respectable, indépendamment de son origine ou de son genre. Dans cette logique les membres du GODF dénonce le wokisme comme pouvant être une « tyrannie victimaire » sous couvert de protection des minorités.
Aiguillon démocratique ou discussion élitiste ?
Malgré la noblesse des idéaux récités devant la salle vide, le constat est équivoque. L’engagement maçonnique est-il encore efficace alors que les idées xénophobes progressent inexorablement ? La discrétion, protégeant autrefois les « frères » des persécutions (notamment sous Vichy), semble aujourd’hui se retourner contre l’obédience, produisant non plus du mystère, mais de l’indifférence.
On peut légitimement se demander si ces magnifiques concepts d’universalisme et d’humanisme ne sont pas devenus le luxe de « discussions élitistes ». Le Grand Orient de France peut-il encore se considérer comme un aiguillon démocratique capable d’éclairer la société ?
Pierre Bertinotti semble convaincu que le temps long de la réflexion maçonnique finira par s’imposer. Il lui appartient, avec ses « frères », de prouver que la parole maçonnique, si elle est universelle, peut être entendue par le plus grand nombre…
Plus d’infos autrement sur Magcentre :
Grand Orient de France : « Pas une voix à l’extrême droite ! »