Une semaine à Montargis – épisode 1/5 Pourquoi Montargis s’est-il imposé comme terrain d’enquête ?

Pendant un mois, à l’approche des élections municipales, Christophe Ayad a enquêté à Montargis pour Le Monde, signant une série de 23 articles. Magcentre l’a rencontré et propose de revenir sur cette enquête, non pour raconter la ville pour elle-même, mais pour suivre et prolonger le regard du reporter : sa méthode, ses observations – et ce qui lui a résisté.

Montargis, centre-ville : derrière l’image de carte postale, les lignes de fracture n’apparaissent qu’à ceux qui prennent le temps de regarder – photo Izabel Tognarelli.
Par Izabel Tognarelli.

« En 2018-2019, j’ai couvert pas mal de manifestations des Gilets jaunes, à Paris, mais aussi à Bourges. Et je trouvais qu’à chaque fois, il y avait un contingent très remuant et très visible : “45 Montargis”. J’ai donc commencé à m’intéresser à cet endroit ».

Un journaliste se caractérise toujours par sa curiosité d’esprit, par une irrépressible envie de savoir et de comprendre. Christophe Ayad est grand reporter. Depuis quelques années, il travaille en France, mais il a passé l’essentiel de sa carrière à couvrir le Moyen-Orient, travail pour lequel il a reçu le prix Albert-Londres en 2004. Il aurait pu en rester à ces terrains de guerre aux lignes de fracture nettes et visibles. À Montargis, a priori, rien de tout cela. Rien qui, en apparence, appelle son déplacement.

Le moment où l’image s’est fissurée

Surviennent les émeutes de juin 2023. « Elles nous ont tous pris de court, que ce soit les habitants, mais aussi les journalistes, qui ne pensaient pas qu’il y avait un problème de type banlieue dans une ville aussi petite. » Jusque-là, combien voyaient encore Montargis comme une ville de carte postale ? « Une petite ville tranquille », entendait-on souvent dire – de quoi lever les yeux au ciel quand on la connaît vraiment. Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort. Mais de là à imaginer qu’elle deviendrait le théâtre de violentes émeutes urbaines, non.

Cet autre signal a mis au jour ce qui ne cadrait pas avec l’image attendue d’une ville moyenne. Il a brusquement rendu visibles des tensions restées jusque-là en arrière-plan, quelque chose qui méritait d’être désormais regardé de près.

Une ville entre deux mondes

« Montargis est à la fois l’ultra grande couronne de Paris et déjà une forme de province, » observe Christophe Ayad. La ville tient dans cet entre-deux : éloignée de Paris, mais détachée d’Orléans, sa sous-préfecture, sa capitale administrative, avec laquelle les habitants ne se sentent pas vraiment de liens, sinon forcés et distants. Tandis qu’Orléans préfère tourner ses regards en direction de la façade ouest.

Rappelons au passage que Montargis est une entité masculine. Explication.

En 1427, pendant la guerre de Cent Ans, la ville fut assiégée, mais ses habitants repoussèrent les Anglais. En récompense de leur résistance – et pour soutenir la reconstruction – Charles VII lui accorda franchises et privilèges. Il lui attribua par ailleurs ce surnom resté dans l’histoire : « Montargis le Franc », et non « la Franche ». Montargis est donc un mec ; on en parle au masculin. Ce point réglé une bonne fois pour toutes, reprenons.

Concrètement, cela signifie qu’à Montargis, on dépend de Paris sans y appartenir. On y va pour travailler, pour consulter un spécialiste, pour ce qui manque sur place mais on n’y vit pas. Orléans, pourtant capitale administrative, reste à distance, presque secondaire dans les pratiques. Cet entre-deux produit une situation paradoxale : une proximité géographique qui ne supprime ni les inégalités d’accès aux services, ni le sentiment d’éloignement. On circule, mais on se sent loin. De tout.

Prendre le contrepied

L’objectif de Christophe Ayad était de saisir les préoccupations des habitants telles qu’elles affleuraient dans la campagne, sans faire de la campagne elle-même le sujet. « Le Monde est un journal assez parisien, assez politique et élitiste dans son lectorat : l’idée était de prendre le contrepied de ces trois points de vue. » Le choix supposait aussi un terrain proche, qui permette les allers-retours. Mais il y avait aussi, en arrière-plan, le fait que depuis des années, dans l’est du Loiret, le vote d’extrême droite progressait. Avec ces élections municipales, le Montargois apparaissait comme un territoire susceptible de basculer.

S’ancrer pour mieux voir

Plutôt que de multiplier les terrains, Christophe Ayad a choisi de s’ancrer pour éviter l’effet mosaïque. « On s’est dit que creuser un endroit était peut-être le moyen d’obtenir une photographie plus nette que de papillonner ». Montargis n’est pas retenu pour ce qu’il représente, mais devient un point d’observation. « L’idée était de se concentrer sur un endroit, de pointer la focale et d’obtenir une vision aussi complète que possible ».

L’enquête prend tout son intérêt dans ce pari un peu à contre-courant : s’intéresser à un lieu ordinaire, qui finit par faire apparaître une France moins spectaculaire, mais plus difficile à résumer.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment Christophe Ayad a travaillé, dans cette ville qu’il ne connaissait pas auparavant.

A lire aussi: De Montargis à la Conférence du barreau, Seydi Ba, une voix née de l’épreuve

Commentaires

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  1. Vite! Le prochain épisode !
    Car on croyait en savoir un bout sur la Venise du gatinais, et on en découvre de belles depuis les municipales !

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