Pendant un mois, à l’approche des élections municipales, Christophe Ayad a enquêté à Montargis pour Le Monde, signant une série de 23 articles. Magcentre l’a rencontré et propose de revenir sur cette enquête, non pour raconter la ville pour elle-même, mais pour suivre et prolonger le regard du reporter : sa méthode, ses observations – et ce qui lui a résisté.
Montargis, ville moyenne, un terrain où le plan initial se heurte vite au réel, et où les histoires surgissent là où on ne les attend pas – photo Izabel Tognarelli.
« Au départ, je ne savais pas combien d’épisodes il y aurait. On était partis sur une dizaine, voire une douzaine d’articles », commence par nous expliquer Christophe Ayad.
Au départ, une idée raisonnable
Souvent, tout commence ainsi, en conférence de rédaction : une idée, un format, un calendrier. Quelque chose de maîtrisé, de raisonnable, bien propre sur le papier, une proposition qui, au fond, sert surtout à rassurer la rédaction.
« On pensait faire une publication par semaine, à partir de janvier, mais c’était partir un peu trop loin avant les élections. Finalement, nous nous sommes dit que nous allions couvrir les deux semaines ».
Puis le réel s’en mêle
Mais le réel arrive et déborde le plan initial. Il s’accompagne toujours d’une part de désordre. Le calendrier se dérègle, sous l’effet des contraintes – dont une, majeure : l’actualité internationale. Le 28 février, à quinze jours du premier tour des élections municipales, le déclenchement de la guerre en Iran (Christophe Ayad est spécialiste du Moyen-Orient) impose de décaler les premières publications.
Une fois sur le terrain, les sujets surgissent, s’enchaînent, s’imposent. C’est là que le reportage commence vraiment : lorsque le plan initial ne suffit plus. « Plus j’avançais, plus les sujets venaient à moi, y compris des sujets qui n’étaient pas du tout prévus, d’autres qui étaient plus complexes que je ne pensais : la liste s’est rallongée. »
Le moment où le plan ne tient plus
Le format s’étire au fil des rencontres et des découvertes. L’enchaînement obéit au bouche-à-oreille : « Je rencontre une personne qui m’en recommande une autre ». L’essentiel ne passe ni par les institutions ni par les agendas officiels, mais par les gens, leurs recommandations, leurs réseaux. Peu à peu, une cartographie informelle se dessine, faite de relais, de cercles, d’accès plus ou moins ouverts.
12, 18 puis 23 épisodes
C’est ainsi que la série passe de 12 à 18 épisodes, publiés sur un rythme resserré, calé sur la campagne électorale. Non pour la raconter en elle-même, mais pour saisir ce qu’elle laisse affleurer : des préoccupations concrètes, des tensions diffuses, des contradictions ordinaires.
« À la fin du premier tour, je me suis dit que j’avais encore des sujets. » Alors Christophe Ayad prolonge, jusqu’au second tour, puis jusqu’à l’installation du conseil municipal. Au total, 23 épisodes, soit presque le double de ce qui était initialement envisagé.
Le moment où il faut lâcher prise
Cette série parue dans Le Monde dit peut-être aussi quelque chose du travail du journaliste en lui-même. De ce moment où l’idée initiale, propre et bien cadrée, cesse de tenir sur le papier. Où il faut accepter de lâcher prise, de suivre ce qui vient, quitte à s’éloigner de ce qui était pourtant bien planifié.
Alors le reportage bifurque, se recompose et prend de l’ampleur au fil des rencontres. Ce qui devait être une série maîtrisée devient peu à peu une exploration dont le périmètre ne cesse de bouger.
« Le terrain décide davantage que le journaliste », observe Christophe Ayad. Le métier, l’expérience (Christophe Ayad n’en manque pas !) suppose de renoncer à une forme de contrôle, et d’accepter que le réel impose son rythme, ses détours, ses priorités. Là commence véritablement le travail.
- Dans le prochain épisode, nous verrons que, malgré leur regard critique, les habitants de Montargis restent attachés à leur ville.
À lire :
Une semaine à Montargis – épisode 1/5 : Pourquoi Montargis s’est-il imposé comme terrain d’enquête ?