Une semaine à Montargis – épisode 3/5 : Entre plaintes permanentes et attachement

Pendant un mois, à l’approche des élections municipales, Christophe Ayad a enquêté à Montargis pour Le Monde, signant une série de 23 articles. Magcentre l’a rencontré et propose de revenir sur cette enquête, non pour raconter la ville pour elle-même, mais pour suivre et prolonger le regard du reporter : sa méthode, ses observations – et ce qui lui a résisté.

À Montargis, on râle beaucoup, mais on prend le temps de s’asseoir – photo Izabel Tognarelli.


Par Izabel Tognarelli.


« Les gens se plaignent beaucoup mais n’ont pas l’air absolument malheureux », résume Christophe Ayad. « Et quand vous leur demandez s’ils voudraient mener une autre vie, ils répondent que pas forcément. »

En cela, le reporter a peut-être mis le doigt sur un trait caractéristique des habitants de l’est du Loiret. Dans le Gâtinais, on râle facilement, mais pas au point de faire ses valises. Français ? Évidemment. Mais sans doute avec une inflexion locale. Car nous sommes en terre de gâtines, une région historiquement pauvre, des terres qui longtemps ont donné peu : les esprits n’ont peut-être pas tout à fait perdu le réflexe de regarder d’abord ce qui manque.

Des difficultés de vie, oui, on en trouve à foison. Cela n’empêche pourtant pas un attachement au lieu, sentiment qui traverse toutes les catégories sociales.

Une parole saturée de difficultés

Quand les habitants de Montargis (et plus largement du Montargois) évoquent leur quotidien, l’accès aux soins revient rapidement dans la conversation. Mais n’est-ce pas le lot de presque tout le territoire français, devenu un vaste désert médical ?

À Montargis toutefois, l’offre médicale tend à s’étoffer. À titre d’exemple, un centre de soins dentaires projette de s’installer rue des Lauriers (le bail a été signé courant janvier), tandis qu’un autre, boulevard du Chinchon, affiche complet depuis 2020. On est encore loin de la saturation : à Montargis, on raisonne en effet à l’échelle d’un bassin de vie, structuré autour du PETR. Celui-ci recouvre trois intercommunalités – très rurales, puisqu’elles s’organisent autour de Lorris, Bellegarde et Châtillon-Coligny ; de Château-Renard et Courtenay ; ainsi que de Ferrières-en-Gâtinais et Dordives –, l’ensemble gravitant autour de l’Agglomération montargoise.

Au total, cela représente 95 communes, pour 130 000 habitants. Et, forcément, beaucoup de problèmes de dents.

Le logement est un autre sujet récurrent. Côté locations, à Montargis même, les petites surfaces se font rares, souvent à des prix assez prohibitifs, pour une qualité pas toujours au rendez-vous : étudiants, alternants ou jeunes actifs de passage n’ont qu’à s’accrocher. Ou renoncer.

Et puis se pose la question cruciale des déplacements : « Si vous n’avez plus accès à une voiture, cela engendre des problèmes très importants », note le journaliste, auquel cette réalité n’a pas échappé. Dans cet habitat somme toute « extensif », la voiture n’est pas un luxe, mais bel et bien une nécessité.

Il y aurait bien d’autres difficultés à évoquer, notamment du côté de l’emploi ou encore du trafic de drogue, qui participent eux aussi aux fragilités du territoire.

Un quotidien plus nuancé que le discours

Il y a donc le théorème. Mais dès qu’on en vient au corollaire – « Partiriez-vous ? » – la logique s’envole. Le plus souvent, la réponse est non. Notamment pour des questions de prix de l’immobilier (pour ceux qui peuvent accéder à la propriété).

Au fil des échanges, une autre réalité émerge. Des retraités en pleine forme, actifs et engagés, qui profitent d’un rythme plus calme. Des habitants qui, dans l’ensemble, n’ont pas envie de renoncer à leur cadre de vie, ni pour leurs loisirs, ni pour leurs enfants. Des équipements sportifs nombreux, des promenades le long du canal, des habitudes simples qui structurent les journées. Rien de spectaculaire, mais une manière d’habiter la ville et ses environs qui ne se définit pas par le manque, plutôt par un équilibre – fragile, certes, mais bien réel.

Entre discours et réalité vécue

Christophe Ayad, observateur impénitent, décrit la situation par la formule suivante : « Il y a la parole et il y a comment on vit ».

On a donc, d’un côté, une parole saturée de problèmes réels, de manques concrets, d’irritations ; de l’autre, des vies qui continuent, des habitudes, des rythmes, des équilibres qui ne se résument pas à ces difficultés. Ou qui en font fi. Tant que ça tient, car la précarité reste bien réelle : une personne sur trois est concernée à Châlette et à Montargis. Beaucoup vivent avec des marges étroites. Il suffirait de peu pour que tout bascule : un choc pétrolier, le prix de l’essence qui flambe, une inflation qui s’enchaîne, et les fragiles équilibres vacillent. Ainsi avait débuté la crise des Gilets jaunes en 2018, qui avait trouvé en Montargis une véritable caisse de résonance.

  • Dans le prochain épisode, il sera question de ce que Montargis révèle des fractures sociales.


À lire :

Une semaine à Montargis – épisode 1/5 Pourquoi Montargis s’est-il imposé comme terrain d’enquête ?

Une semaine à Montargis – épisode 2/5 : Entre hypothèses et imprévus, comment naît une série de 23 épisodes ?

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