Une semaine à Montargis – épisode 4/5 : Ce que Montargis révèle de ses fractures sociales

Pendant un mois, à l’approche des élections municipales, Christophe Ayad a enquêté à Montargis pour Le Monde, signant une série de 23 articles. Magcentre l’a rencontré et propose de revenir sur cette enquête, non pour raconter la ville pour elle-même, mais pour suivre et prolonger le regard du reporter : sa méthode, ses observations – et ce qui lui a résisté.

Allée bien ordonnée, clocher en ligne de mire : à Montargis, les repères sont nets, mais les lignes de fracture le sont tout autant : sociales, territoriales, parfois invisibles au premier regard – photo Izabel Tognarelli


Par Izabel Tognarelli.


« On voit les mêmes choses qu’à Paris, une forme de séparatisme social très marqué », observe Christophe Ayad.

Une ville-archipel

Le terme, popularisé par Jérôme Fourquet, s’impose : archipelisation. Il décrit une société d’îlots, composée de groupes qui coexistent sans vraiment se rencontrer, chacun évoluant dans son cercle, avec ses codes, ses habitudes, ses peurs aussi.

Rien d’exceptionnel, donc. À Montargis comme ailleurs, il s’agit moins d’une singularité locale que d’une déclinaison d’un phénomène plus large : les frontières ne sont pas tant géographiques que sociales et culturelles.

Des fractures bien réelles

Les fragilités sont connues, à commencer par la précarité. La répartition du logement social contribue à creuser ces déséquilibres, en concentrant les ménages modestes dans certaines communes. Avec 42 % de logements sociaux à Montargis et environ 39 % à Châlette-sur-Loing – bien au-delà du seuil légal de 20 % –, ces deux communes concentrent une large part des ménages modestes. À l’inverse, Amilly reste en dessous de 20 %. À l’échelle du Montargois, l’effort d’accueil apparaît ainsi inégalement réparti.

À Montargis, la rénovation de la rue du Général-Leclerc, engagée ces dernières années par la précédente municipalité dans un secteur au bâti très dégradé, visait à rééquilibrer l’offre de logement en redynamisant le parc privé.

Les émeutes, ou l’impossible explication

Dans cette ville archipelisée, les émeutes de 2023 auraient pu constituer un moment d’explication collective. « Tout le monde me les décrit, mais peu de gens me les expliquent », constate Christophe Ayad.

Que comprendre, en effet, lorsque trois adolescents expliquent – dans un numéro d’Envoyé spécial diffusé quelques mois après les émeutes –, avoir voulu ce soir-là « montrer (leur) rage à l’État » ? Après s’en être pris au commissariat puis avoir tenté d’incendier la mairie, ils avaient vandalisé une centaine de commerces, convaincus que « les commerces appartiennent à l’État ». Dans ce reportage, on les voit déconcertés lorsque le journaliste, Clément Le Goff, tente de leur expliquer que ces commerçants n’ont, en réalité, rien à voir avec l’État.

À Montargis, le nom de Nahel – dont la mort a été à l’origine des premières violences en région parisienne – avait rapidement disparu, laissant place à un déchaînement de violence pure. Reste cette question : comment en vient-on à s’attaquer à des lieux situés à quelques centaines de mètres de chez soi, comme s’ils ne relevaient plus d’un quotidien partagé ?

La fracture la plus profonde n’est pas seulement économique ou sociale. Elle tient aussi à une forme de désaffiliation : une distance, parfois radicale, vis-à-vis de l’endroit où l’on vit et où l’on grandit, alors même que les institutions – école, hôpital, pompiers – continuent, tant bien que mal, d’en structurer le quotidien.

À lire : Montargis : Chautemps, quand un quartier écrit et joue sa propre histoire

Une même violence, des perceptions opposées

Cette violence est-elle vraiment inédite ? Lors du mouvement des Gilets jaunes, dans l’épisode particulièrement violent du 1er décembre 2018, l’Arc de Triomphe était vandalisé, tandis que les Champs-Élysées subissaient à plusieurs reprises, jusqu’en mars 2019, saccages, pillages et vitrines brisées.

Cinq ans plus tard, le schéma était-il si différent ? D’un côté, des lieux emblématiques de Paris et de la France devenus, un temps, des cibles ; de l’autre, à Montargis, en juin 2023, un espace de vie commune pris pour exutoire. La comparaison ne vaut pas explication ; elle invite à élargir la réflexion sur une société fragmentée, où les mêmes actes ne portent plus le même sens. Les violences des Gilets jaunes peuvent apparaître, pour certains, comme l’expression d’une colère sociale compréhensible ; celles de juin 2023, en revanche, comme le fait de groupes perçus comme plus éloignés – et, dès lors, moins légitimes. Ce qui relève davantage d’une différence de perception que de la nature même des faits.

  • Dans le prochain épisode, il sera question des rencontres possibles… et de celles qui ne l’ont pas été.


À lire :

Une semaine à Montargis – épisode 1/5 : Pourquoi Montargis s’est-il imposé comme terrain d’enquête ?

Une semaine à Montargis – épisode 2/5 : Entre hypothèses et imprévus, comment naît une série de 23 épisodes ?

Une semaine à Montargis – épisode 3/5 : Entre plaintes permanentes et attachement

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