Chaumont-sur-Loire : la mémoire des réfugiés espagnols honorée

À l’initiative de descendantes de réfugiées, une plaque à la mémoire de 320 exilés·e·s a été posée au Domaine régional de Chaumont-sur-Loire le 7 avril. Ils avaient été accueilli·e·s en février 1939 dans les dépendances du château.

Les collégiens avec Lola qui avait passé un mois dans les écuries du Domaine de Chaumont-sur-Loire durant l’hiver de 1939. Crédit photo Jean-Luc Vezon.


Par Jean-Luc Vezon
.


On doit ce projet mémoriel au travail minutieux de Sylvie Allouin-Bastien (1) et Patricia Allouin-Ratton, petites-filles de Clemencia Lorente Vega qui avait été accueillie à Chaumont avec sa fille Lola le 11 février 1939 après avoir fui l’Espagne républicaine tombée aux mains des Franquistes à l’issue d’une terrible guerre civile. Leur projet a trouvé un écho favorable auprès de la municipalité de Chaumont-sur-Loire, du collège Joseph Crocheton et de la région Centre-Val de Loire. Le cabinet du président de la République a également apporté son soutien.

Originaires de Serón, dans la province d’Almería en Andalousie, Clemencia et Lola avaient franchi la frontière le 4 février 1939 à Purcharda (Puigcerda) près de Bourg-Madame. Elles sont ensuite évacuées en train vers la région Centre et arrivent à Blois le 6 février 1939, avant d’être transférées dans les écuries du Château de Chaumont-sur-Loire qui servira de centre d’hébergement d’urgence aux réfugiés.

Nouvelle terre pour une nouvelle vie

Comme tous les réfugiés, elles sont exténuées et souffrent de dénutrition et du manque d’hygiène. Lola est au plus mal suite au vaccin reçu à la frontière. Elle frôle la mort. Le 15 février 1939, Clemencia, Lola et leurs amies ainsi qu’un des trois hommes du camp, sont transférés dans le village de Montlivault, près de Chambord. Clemencia travaillera alors comme « bonne de ferme » au sein d’une famille.

Clemencia retrouvera finalement son époux Juan en 1945, valeureux combattant de la bataille de l’Èbre, qui fut d’abord incarcéré au camp d’Argelès-sur-Mer puis à Bordeaux. Deux enfants, Maria (présente à la cérémonie) et José naîtront ensuite. Ne pouvant retourner vivre dans l’Espagne franquiste, le couple installé près de Bagnères-de-Luchon reviendra vivre en Loir-et-Cher à Maslives en 1958. Clemencia, qui acquit la nationalité française en 1962, travaillera alors comme femme de ménage.

La plaque en mémoire des 320 exilés.


Les différents discours dont celui de François Bonneau, président de la région Centre-Val de Loire, du général Jean-Marie Beyer, délégué départemental du Souvenir français, et du conseiller culturel de l’ambassade d’Espagne Ignacio Diaz de la Guardia Bueno, ont salué le courage des exilés et l’engagement à leur côté de Français qui ont fait preuve de solidarité et d’humanité. « La mémoire, c’est la démocratie », a déclaré le conseiller en citant le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez.

« L’exil, c’est aussi la guerre, l’atrocité et la désolation. C’est abandonner son identité », a souligné avec émotion Lola qui cite aussi le poète républicain Antonio Machado pour qui en exil « on meurt le cœur gelé ».

Travail de mémoire des collégiens

En amont de la cérémonie officielle, les 24 élèves d’une classe de 3e du collège Joseph Crocheton de Veuzain-sur-Loire ont présenté leur travail de recherche effectué depuis décembre sous la direction de leurs professeures d’espagnol et d’histoire, Céline Lepinière et Océane Delfour. Cette recherche très documentée s’est faite dans le cadre du programme sur les migrations.    

Le centre d’hébergement d’urgence du Château de Chaumont-sur-Loire a été mis en place par le Préfet du Loir-et-Cher dès le 3 février 1939. Il s’agissait d’un cantonnement provisoire de 320 personnes dans les dépendances et les écuries. Les 320 réfugiés accueillis à Chaumont-sur-Loire, 133 femmes, 178 enfants et 9 hommes dont un mutilé, sont hébergés à même le sol, sur de la paille et soumis à une surveillance permanente et très serrée des gendarmes, présents 24h /24.

Les conditions d’accueil sont difficiles. Les préfets des départements du Centre interdisent à la population locale de s’approcher des réfugiés. Seuls les services dédiés à l’accueil sont autorisés. Un comité d’accueil composé de bénévoles fait son possible pour rendre les conditions d’hébergement meilleures. Un instituteur de Chaumont-sur-Loire, Monsieur Loron se fait alors le porte-parole du camp auprès du Préfet. On retrouve notamment quatre de ses lettres aux Archives Départementales du Loir-et-Cher.

L’importance de la mémoire « dans un contexte de montée du fascisme »

Cet homme a joué un rôle essentiel dans l’organisation du camp. Petit à petit, les producteurs locaux sont invités à venir livrer des denrées, du bois, de la paille. Le camp de Chaumont-sur-Loire sera dissous le 2 mars 1939.

« C’est un projet magnifique qui honore ses porteurs et rappelle l’importance de la mémoire dans un contexte de montée du fascisme. Prenons garde de ne pas oublier car l’histoire repasse trop souvent les plats » conclura François Zaragoza président par intérim de l’association Mémoires Plurielles dont la présidente, Hélène Mouchard-Zay, est décédée soudainement voilà quelques semaines.

Fils de réfugié catalan, originaire d’Amposta dans le delta de l’Èbre, ce grand connaisseur de la République espagnole reste attentif aux mémoires de l’immigration dont on ne dira jamais assez qu’elles façonnent l’histoire de notre pays.

www.memoires-plurielles.org

  • Auteure de SOS la Vida (Edi. CoolLibri).
  • Elles traversent les Pyrénées en train puis à pied jusqu’à la frontière dans des conditions très difficiles, sous les bombardements de l’aviation italienne.

La Retirada, un souvenir douloureux

Un demi-million de personnes fuient la guerre en Espagne (17/07/1936 – 01/04/1939) et cherchent refuge en France en un temps très limité comme on peut le lire dans le remarquable ouvrage de l’historien-journaliste Frédéric Sabourin (Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté, éditions Ouest-France, Lieux de l’histoire). Entre le 26 janvier (chute de Barcelone) et le 10 février 1939, 154 trains spéciaux vont transporter, à partir de la frontière et vers 70 départements français, 218 000 réfugiés, essentiellement des civils.

La région Centre est le territoire qui accueille le plus grand nombre de réfugiés : 14 000 personnes dont 3 133 en Loir-et-Cher. Dans ce département, le premier convoi de réfugiés arrive dans la nuit du 2 au 3 février 1939 en gare de Blois où il est attendu par le préfet Pierre-Antoine Vieillescazes, un service d’ordre, un corps médical ainsi que par douze interprètes militaires du 131e R.I. de Blois d’après les informations de la thèse de Jeanine Sodigné-Loustau.

Les mesures sont prises dans l’urgence par les préfets qui ne sont pas prêts à un tel afflux de personnes. Après avoir subi un contrôle sanitaire à la gare de Blois, les réfugiés vont ensuite être dirigés en autocar dans des centres d’hébergement répartis sur 48 communes. Contrairement aux camps du Roussillon comme celui d’Argelès-sur-Mer, il ne s’agit pas de camps de concentration où les Républicains espagnols sont emprisonnés et étroitement surveillés. Le gouvernement d’Édouard Daladier a alors très peur d’une contagion révolutionnaire par « les Rouges » communistes et anarchistes.

Les collégiens se sont plongés dans l’histoire de Chaumont-sur-Loire où un certain nombre de réfugiés se sont établis après la guerre, comme l’a rappelé Baptiste Marceau, le maire de la commune. Crédit Jean-Luc Vezon.


Plus d’infos autrement :

« 1763 jours. Le camp de Jargeau » : une mémoire entre archives et témoignages

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

  1. Juste pour info, ma mère Concepcion (Conchita) Garcia épouse Mestrinaro née en 1930,vit encore et est l une des 12 enfants, arrivées à Orléans en 1937 réfugiées de la guerre d Espagne.
    J avais contacté le Cercil quand il y a eu la commémoration sur la retirada, la jeune personne de l accueil ne s en était pas, saisi…dommage.
    Cette histoire m à nourrie depuis ma naissance
    P. M. B

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Centre-Val de Loire
  • Aujourd'hui
    24°C
  • vendredi
    • matin 7°C
    • après midi 15°C
Copyright © MagCentre 2012-2026