L’Atlas du Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM) est un outil incontournable pour apprécier où persistent les déserts médicaux et afin d’examiner les mutations sociologiques dans les modes d’exercice des médecins. Il révèle un paradoxe français : le nombre de praticiens actifs cesse enfin de décroître mais les fractures territoriales demeurent.
L’activité réelle au-delà des statistiques de l’Ordre
L’Atlas de la démographie médicale, boussole annuelle de notre système de santé, impose d’emblée une distinction sémantique cruciale : l’inscription au tableau de l’Ordre ne vaut pas activité. En France, près de 27 % des médecins inscrits n’exercent aucune activité clinique. Pour appréhender l’offre de soins réelle, il convient donc d’isoler les « actifs », catégorie regroupant les praticiens en activité régulière, les intermittents et les retraités en cumul emploi-retraite.
Cette nuance est capitale. La seule lecture de la densité médicale brute occulte des variables déterminantes : la mobilité des patients, la structure démographique des bassins de vie et, surtout, la disponibilité effective du praticien. Sans cette analyse, la statistique reste une abstraction loin du quotidien des Français en quête de soins.
Centre-Val de Loire : une embellie fragile sous tension
La situation en Centre-Val de Loire illustre parfaitement cette tension. Si l’on excepte l’Indre-et-Loire, protégée par son rayonnement hospitalo-universitaire, les cinq autres départements de la région ont vu la densité de médecins actifs s’effondrer de près de 35 % entre 2010 et 2025.
Pourtant, l’année 2026 marque un frémissement inédit : pour la première fois depuis plus d’une décennie, les effectifs des généralistes progressent, avec un gain de 64 praticiens en un an, complété par l’arrivée de 131 spécialistes. Mais cette « embellie » est à relativiser. La région demeure la lanterne rouge nationale avec une densité de 266 médecins pour 100 000 habitants, contre une moyenne hexagonale de 363. L’Eure-et-Loir et le Cher figurent toujours parmi les départements les plus sous-dotés de France, rappelant que la hausse des effectifs nationaux ne garantit pas leur répartition équitable.
Le salariat : le choix du temps sans la paperasserie
Au-delà des chiffres, c’est le visage même de la médecine française qui se transforme. Féminisée et aspirant à un équilibre nouveau entre vie privée et vie professionnelle, la nouvelle génération de praticiens délaisse le modèle libéral historique. Le salariat, qui concernait 41,9 % des médecins en 2010, frôle désormais les 50 % en 2026.
La figure du médecin libéral « chef d’entreprise », isolé dans son cabinet et submergé par les contraintes administratives ou la maintenance informatique, s’efface. La clinicienne de 2026 revendique la liberté de soigner. Elle privilégie le travail d’équipe et le temps dédié à l’écoute, quitte à sacrifier l’indépendance statutaire du libéral pour la protection et la régularité d’un contrat salarié. Pour le patient, ce glissement est secondaire : l’enjeu n’est pas le statut juridique du soignant, mais la pérennité de l’accès au soin.
L’interventionnisme régional contre le renoncement aux soins
Anticipant cette mutation sociologique, la Région Centre-Val de Loire a pris dès 2020 une initiative audacieuse : la création du Groupement d’intérêt public (GIP) Pro Santé. L’objectif annoncé était de salarier directement des médecins pour pallier les carences du marché libéral. Malgré des complexités administratives soulevées dans le rapport de la Chambre régionale des comptes, le bilan en ce début d’année 2026 est tangible : 80 médecins ont été recrutés au sein de 22 centres pluridisciplinaires, devenant un levier structurel incontournable de l’offre régionale.
Cette décision n’est pas idéologique — le public contre le privé — mais pragmatique : c’est le choix du soin salarié contre le renoncement aux soins. La proposition de loi du député Guillaume Garrot visant à réguler l’installation des médecins a été adoptée par l’Assemblée nationale, mais elle attend encore l’aval du Sénat. Toutefois, sans une politique d’attractivité des territoires, la contrainte administrative, même couplée au développement du salariat, risque d’être non seulement contre-productive mais surtout un remède partiel à l’érosion de l’équité territoriale.
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