Carla Simón, jeune réalisatrice catalane, transpose son histoire dans un film très inventif. Dans le décor maritime de Vigo, elle suit la quête de Marina, autant tournée vers le passé familial que vers son avenir, sans doute dans le cinéma. Des images formidables, des personnages pleins d’histoire de l’Espagne, un film riche et terriblement séduisant.

Marina (Llúcia Garcia) et son cousin Nuno (Mitch Robles). Capture bande annonce.
Pour une demande de bourse étudiante, Marina va en Galice, à Vigo, demander à ses grands-parents, qu’elle ne connait pas encore, la signature d’un papier. Elle découvre donc toute une branche familiale, celle de son père mort lorsqu’elle était petite. Oncles, tantes, cousins, elle va rencontrer le passé. Et aussi, en le filmant, elle construit son avenir.
Cette famille est très riche. Le grand-père possédait une entreprise de construction de bateaux. Et tout de suite, le film nous entraine sur un magnifique voilier, celui d’un oncle qui a plusieurs enfants déjà grands. Carla Simón ne prend pas de gants explicatifs. Au spectateur de reconstruire le puzzle qui dessine cette famille étendue. Par l’image, la réalisatrice nous montre aussi le désir de Marina de faire du cinéma. Certaines séquences sont celles qu’elle a tournées avec une petite caméra.

Le fameux immeuble de Vigo où ses parents ont dû vivre. Capture bande annonce.
Marina repère des lieux dont elle a entendu parler, des immeubles où ses parents jeunes ont dû vivre. Elle va jusqu’à demander à des voisins des témoignages, quinze ans après. Et certains parlent.
Mais dans la famille, Marina est obligée de forcer la parole pour qu’on lui raconte vraiment. Elle sent des incohérences, des non-dits. En fouillant dans des affaires, elle retrouve des objets, notamment une petite boîte à musique et un carnet-journal de sa mère.

Marina filme. Photo Quim Vives-Elastica Films
À partir de points de repère sûrs, Marina réinvente la vie de ses parents. Et même construit des images, elle qui est si intéressée par le cinéma. Carla Simón ne cherche pas un cinéma du réel. Et c’est toute la force de son film. Dans des séquences tout à fait réalistes, elle introduit des images venues d’ailleurs. Parfois des discours que Marina entend et qui deviennent images, parfois de la pure invention. Mais leurs traitements indiquent la différence, souvent subtile. Super 8 agrandi, numérique filmé rapidement mais avec élégance, le statut de chaque image devient le fil narratif.
Après la movida, les drogues dures
Car les découvertes de Marina sur la vie de ses parents sont tout de même peu banales. Ils appartiennent à la génération suivant la movida, cette libération sur tous les plans dont Almodóvar s’est fait le chantre. C’était son époque. Les drogues fortes ont alors fait des ravages. Marina découvre tout cela. Elle imagine leur vie dans une sorte de film qu’elle se fait pour elle-même, avec elle-même dans le rôle de sa mère et son beau cousin dans celui du père. Une vie de hippies maritimes friqués, des virées en Amérique du Sud. La défonce mais l’amour aussi. Avec une fin tragique. Car dans la réalité, elle apprend que son père n’est pas mort à la date qu’elle croyait, mais qu’il a été caché par ses propres parents pendant deux ou trois ans. Parce qu’il avait le sida, et que la honte était trop importante pour ces riches franquistes dans l’âme. D’ailleurs le grand-père est prêt à acheter Marina pour ne pas signer le papier demandé. Mais Marina ira jusqu’au bout.

Les lieux maritimes où ses parents se sont aimés. Capture bande annonce.
On sent évidemment le vécu de cette histoire. Carla Simón, comme Marina, raconte sa vie. Mais surtout construit une manière brillante pour la raconter, avec une maîtrise de toutes les étapes d’un film. Autant le scénario est original, autant son choix de ne pas affronter le problème de face mais de suivre la vision poétique de cette apprentie cinéaste est intéressant, autant le tournage des séquences est magnifique. Beaucoup d’entre elles sur ou sous la mer, l’Atlantique de Vigo avec ses îles en face, parcourent le jardin maritime des parents comme des enfants. Et le montage par instants devient haletant, promenant le spectateur dans des questions qu’il est obligé de se poser. Pour son troisième film très remarqué à Cannes 2025, Carla Simón s’affirme comme une très grande cinéaste.
Carla Simón au cinéma Les Carmes

Photo Avalon Distribución Audiovisual
Venue présenter son film qui fermait, en avant-première, le festival Récidive, Carla Simón a confirmé l’inspiration qu’elle a trouvée dans sa vie. Elle a vécu une aventure similaire et tragique à celle de son personnage Marina. Elle a beaucoup expliqué les enjeux techniques de son film, les différences d’images, le choix d’une jeune fille non-actrice pour le rôle. Elle a parlé de l’histoire de l’Espagne inscrite dans les personnages, surtout les grands-parents. Et de tous les non-dits qui abîment les familles. En outre, elle a parlé de son titre Romería, à la fois un pèlerinage religieux et une fête païenne.
Avec sa fille contre elle dans une grenouillère, elle faisait vraiment entrer dans la salle le mélange constant entre la réalité et les films. Beaucoup d’émotion dans cet échange comme dans son film !
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