Les Assises du journalisme en quête de “la” vérité

A Tours s’est tenue cette semaine, la 19ème édition des assises du journalisme, et une fois de plus, des invités prestigieux des médias étaient au rendez-vous. Fabrice Arfi, journaliste emblématique d’investigation à Médiapart, Camille Langlade, directrice de la rédaction nationale de BFM TV, Ariane Chemin reporter au Monde, et d’autres grandes figures de la presse venues pour débattre autour du thème de la Vérité.

Soirée d’ouverture des Assises du journalisme 2026 cl AB

Par Asmaa Bouamama

Une soirée d’ouverture prestigieuse mais grave

Pour marquer le début de cette semaine spéciale, la salle Thélème de l’Université des Tanneurs a accueilli Thierry Breton, ancien commissaire européen et ancien ministre des finances, Philippe Roingeard, le directeur de l’Université et Jérôme Bouvier, président de Journalisme et Citoyenneté autour du thème de « La vérité et ses conséquences selon Trump ». Pour traiter du sujet, plusieurs journalistes ont participé au débat, Frédéric Carbonne, présentateur à France Info et ancien correspondant pour Radio France à Washington, Pierre Haski, chroniqueur à France Inter et au Nouvel Obs, président de Reporters sans frontières, Camille Langlade directrice de BFMTV, animé par François Saltiel, journaliste et producteur à France Culture, accompagné du regard de Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’Université de la Sorbonne. La soirée s’est ouverte avec deux brillants discours teintés d’insurrection et de gravité de la part de Philippe Roingeard, « Le thème de la vérité s’est imposé naturellement, dit-il, on a l’impression maintenant que l’opinion prévaut sur la vérité, et elle devient un critère de diffusion plus importante que la fiabilité. »  Le directeur de l’Université a rappelé combien les bastions de la démocratie que sont les facultés et la presse sont attaqués en première ligne, avant d’inviter Thierry Breton à prendre la parole à son tour.

Un gouffre idéologique et sociétale insurmontable entre l’Europe et les Etats-Unis autour de la liberté d’expression

Thierry Breton a longtemps été en charge de réguler les informations sur l’espace numérique européen, et pour illustrer cette différence idéologique qui rend les négociations autour de la vérité si difficile entre l’Europe et les Etats Unis, il n’a cessé de rappeler au long de la soirée, les amendements américains qui fondent leur société. Le premier amendement qui garantit la liberté d’expression, puis le second qui autorise le port d’armes. Ces deux piliers de la société américaine structure tout un mode de vie et des idées, truffées de bonnes intentions, qui sont incompatibles avec un continent qui, comme Thierry Breton dit avoir rappelé mainte fois aux dirigeants américains et entre autre à Elon Musk et Mark Zuckerberg, « Nous avons connu deux guerres, on a connu la Shoah, jamais on acceptera ce premier amendement, et la régulation est un mur de protection face à cette ” liberté “, et c’est pas gagné, ajoute-il ». Il explique combien les américains perçoivent cette régulation comme une censure, « Il y a une guerre, où les journalistes sont en premier ligne, la démocratie ne survit pas si la vérité devient optionnelle. » C’est Pierre Haski qui rappelle une citation d’Elon Musk « Si vous continuez à vous informer sur les médias officiels, vous vivez dans une réalité alternative » qui est une totale inversion des valeurs et qui montrent combien le monde numérique a construit une néo-réalité idéologique, en guerre avec le vrai, dont les deux camps se revendiquent d’ailleurs. La soirée était étonnamment ponctuée de rires, défensifs, comme lorsque Gérald Bronner rappelle que Donald Trump avait dit, pendant la pandémie du Covid, « Ce traitement à la chloroquine, moi, je le sens plutôt bien, on devrait l’essayer ». Les interventions des journalistes qui ont été correspondants sur place étaient précieuses, et parfois rassurantes, sur le fait par exemple que des journalistes de la Fox News, chaîne qui a soutenu Trump pendant les élections a été parmi les premiers médias à dire que les Etats Unis étaient très probablement à l’origine de la première frappe en Iran qui a visé une école primaire et causé la morts de 175 personnes. Frédéric Carbonne, lui, précise que les électeurs du président américain ne sont pas du tout dupes quant à ses mensonges, « Ils ne le prennent pas au sérieux tout le temps, ils sont amusés par Trump, il les divertit c’est indéniable mais c’est ce qu’il y a de plus surprenant c’est qu’ils savent qu’il ment souvent. »

Une réactualisation des lumières d’Hannah Arendt au secours

La soirée a posé plus de questions qu’elle n’a pu livrer de réponses, elle a mis d’accord autour de la grande énigme quant aux motivations du président à mentir autant, est-ce une stratégie politique qui vise à dérouter et sidérer les esprits ? Est-il vraiment absurde, voire léger parfois ? Ou bien est-ce une méthode de culot ultime qui annonce qu’il se permettra tout et ne s’interdit rien sans être soumis aux justifications ou même à du bon sens ? Sait-il seulement que ses mensonges sont démasqués ? Autant de questions qui laissent perplexe face à un président aussi grotesque que dangereux, car comme Camille Langlade le rappelle « Bien qu’il mente, et qu’au bout d’un moment on ne l’écoute plus vraiment, ce qu’il dit peut avoir des impacts graves.» Ce sont ces conséquences sur le monde qui sidèrent et effraient. Ceux qui ont participé à cette soirée semblent s’être réunis autour d’une phrase de Hannah Arendt, citée en début de soirée par Thierry Breton, « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. »

Fabrice Arfi et Ariane Chemin, optent pour un peu de fiction pour montrer le vrai

Lors de la soirée du jeudi 9 avril, c’est Fabrice Arfi qui, en clôturant la remise des prix aux journalistes qui ont marqué l’année, a fait un discours tourné vers le monde et vers ce qu’il appelle « l’histoire avec un grand H ». Il commence en s’excusant car il va parler un peu de lui, il donne son année de naissance, la ville où il grandit, puis, il confie que toute sa jeunesse il s’est demandé à quoi on reconnaît que l’on vit la grande histoire, comment sait-on que l’on assiste à un moment historique, nous, les européens nés dans la paix, avant d’ajouter « Et bien je crois que nous sommes en train de la vivre l’histoire avec un grand H », en rappelant toute les conjonctures géopolitiques actuelles auxquelles le monde assiste, visiblement impuissant.

La langue froide du journalisme en mal de crédibilité

Avec Ariane Chemin, reporter pour Le Monde, et Hervé Brusini, Président du prix Albert Londres, ils se sont livrés à une discussion autour de la fiction comme mode de communication pour dire la vérité. Et ce qui a tout de suite pris le pas sur la question de la fiction pure, a été le style littéraire choisi parfois par les journalistes. C’est souvent dans les chroniques judiciaires que le public est plus familier de ce style qui vise à raconter et à transmettre un climat, une ambiance et une réalité émotionnelle, sans la nommer mais plutôt à la faire vivre. « Il n’y a pas besoin de dire que l’information est émouvante et d’ajouter des adverbes à tout va, ce qui est encore mieux c’est de montrer l’émotion » explique Ariane Chemin, et c’est souvent un conseil que donne des professeurs de littérature. Autrement dit, pour dire la vérité, il faut créer de l’intertextualité. Fabrice Arfi, pour illustrer cet effet, raconte une anecdote qui remonte à ses premières années comme journaliste au Figaro à Lyon, où il travaillait à côté d’un chroniqueur judiciaire qui avait couvert le procès de Klaus Barbie. « Une phrase m’avait marqué dans sa chronique, il racontait le procès et pour montrer à quoi ressemblait le criminel, il a écrit ” Derrière sa vitre, Barbie s’ennuie “, cette phrase a été comme la révélation que le journalisme peut être parfois de la littérature. »

Romancer l’enquête et inviter le lecteur dans sa fabrication

Souvent lors d’enquêtes journalistiques, les auteurs optent pour l’utilisation du ” je “, comme pour inviter le lecteur à participer à toutes les impasses et les étapes de l’enquête, qui ont pour but, bien sûr, la vérité. Certains reportages comme Cash Investigation sont familiers de ces usages. Les deux grands journalistes que sont Ariane Chemin et Fabrice Arfi étaient d’accord sur le constat que ce procédé peut être un gage souvent d’authenticité et de transparence. Utiliser la narration de la fiction peut donner du relief au réel et instaurer un pacte de créance avec son récepteur, bien plus fort qu’une information brute dont on ignore toutes les sources, c’est peut-être là le début d’une résistance à la vérité qui vacille et à la lecture du vrai et du faux qui est de plus en plus floue, quand même le mal se déguise des arguments du bien. « Je serai incapable de faire de la fiction, livre Fabrice Arfi, et pourtant j’ai souvent l’impression que la fiction me parle du réel en mieux. »« C’est difficile de raconter les impasses d’une enquête, son dénouement impossible parfois, de montrer combien on tâtonne, on émet des hypothèses, mais si la fiction peut servir à mieux dire le réel alors peut-être que le journalisme en sera renouvelé, conclut Ariane Chemin.» Rétablir du vrai indéniable passerait peut-être par des usages qui admettent une part de fiction, que toute réalité réserve, et qui donne un relief émotionnel à l’information, là où ce qui est en crise, c’est l’entendement même, et les affects humains sensés savoir reconnaître le juste de l’injuste, le bon du mauvais et le vrai du faux. Ce sont ces paramètres qui sont petit à petit perturbés à grand coup de mensonge ” au nom du bien “.

Plus d’infos autrement: « Club Podcast » : Radio Campus Orléans initie les jeunes au journalisme

 

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