Le vide est violent. Il sest éteint lundi soir à Paris dune longue maladie et laisse à Orléans une très belle histoire pour les milliers de spectateurs du CADO (Centre National de Création dOrléans). Cest en 1994 que Jérôme Savary y fait, en effet, une première apparition avec « Pierre Dac mon maître soixante-trois».
Suivront des créations, celle de « L’Avare », de Molière, et puis surtout « Ma vie d’artiste », en 2004, spectacle quil interprète en compagnie de sa fille Nina. Tous deux y sont terriblement émouvants, de bonheur pour lui, de sensibilité pour elle. Place, avec ce beau spectacle, d’un réalisme romantique, à de la douceur écorchée.
« Une trompinette au paradis »
Mais Jérôme Savary, au CADO d’Orléans, ce sont aussi « La Périchole », « Irma la douce », et ce fameux «Une trompinette au paradis », spectacle musical en hommage à Boris Vian. On y retrouvera en 2010 les musiciens de « La Boite à Rêves », toujours Nina Savary, et ce Jérôme Savary qui prenait plaisir à emboucher la trompette pour illuminer la scène à grand renfort d’une généreuse parade de soleil.
Savary disait alors : « Comme James Dean, Che Guevara ou Jésus, Boris Vian restera jeune pour l’éternité. Voilà déjà cinquante ans qu’il sest envolé vers le paradis de la trompinette et il na pas pris une ride. En ces temps de déprime et de sinistrose, il me semble utile dévoquer ce grand poète et provocateur qui, le temps dune courte vie, a bouleversé et enchanté la vie de générations d’adolescents jeunes et vieux ».
« Cette dignité jamais perdue qui est une véritable liberté »
Et puis Jérôme Savary donna aussi à Orléans en 2007 « A la recherche de Joséphine », un spectacle musical avec la délicieuse Nicole Rochelle où l’on voit un producteur errer dans les ruines de la Nouvelle-Orléans dévastée par l’ouragan Katrina. Ce dernier est à la recherche d’une danseuse pour incarner Josephine Baker.
A l’occasion des représentations de ce spectacle, hommage aux jazzmen afro-américains, Jérôme Savary se livre volontiers. La passion est intarissable et une infinie simplicité éclaire beaucoup le sens de sons art, voire de sa vie : « Je suis allé à La Nouvelle Orléans après le passage de l’ouragan Katrina. Jai vu cette dévastation, cet événement biblique. Tout de suite j’ai eu envie de situer le début de A la recherche de Joséphine dans ce climat de désolation.On a tourné une séquence de cinéma qui est du reste projetée sur scène et qui nous permet ainsi de passer du noir et blanc au technicolor. Si j’ai voulu parler de Joséphine Baker, c’est parce quelle était une femme libre, qui se moquait d’elle-même alors que des personnalités telles que Picasso ou Stravinski l’entouraient, de même que Cocteau qui eut l’idée de son étonnante ceinture. A dix-sept ans, elle menait le jazz et l’ironie dans une France coloniale mais peut-être moins raciste quelle ne l’est aujourd’hui. Dans ce spectacle c’est aussi un grand hommage au jazz que j’ai voulu rendre, c’est un peu de son histoire que j’ai voulu raconter, le drame de l’esclavage et cette dignité jamais perdue qui est une véritable liberté .
Nous avons déjà donné 250 représentations de ce spectacle dont cent en Espagne. En septembre 2008, nous partirons même à Moscou. A la recherche de Joséphine est mon plus grand succès depuis vingt ans, depuis le cabaret. Cela me rend follement heureux, tout comme de retrouver le CADO qui m’a si souvent accueilli. Bien entendu, comme je l’ai souvent fait lors de mes précédents spectacles, je ne peux m’empêcher de monter sur scène et de jouer de la trompette pendant la représentation. »
« Un homme de théâtre immensément personnel avec un univers fantastique »
Directeur du CADO, Loïc Volard parle volontiers de cet étourdissant créateur auquel le centre de création dOrléans fut si fidèle : « Le fait qu’il soit parti est une grande perte pour le théâtre et le public. Avec le Grand Magic Circus il a apporté une fantaisie nouvelle incroyable. Il nous a apporté la joie, le plaisir , le spectacle léger et populaire . Jérôme Savary était un homme de théâtre immensément personnel avec un univers fantastique et sa faconde était hors du commun. »
D’une impressionnante générosité. Absolue. Et sans faille. Répondant à chacun, technicien, artiste ou spectateur. Ces rencontres incessantes se déroulaient à la terrasse l’un des cafés proches de lOpéra Comique dont il fut le directeur après Chaillot. Pardon, tout se déroulait aux terrasses, sur les places, dans les rues, les coulisses et sur la scène de cet opéra de vérité dont il fut un merveilleux maître d’œuvre. Avec des éclats de rire qui ont toujours su, via le ravage de la pudeur, chasser les éclats de larmes.
Jean-Dominique Burtin.