Ce livre est emblématique de la situation actuelle des femmes en Tunisie: autrefois les plus libres du Maghreb, elles sont aujourd’hui menacées dans leurs droits les plus élémentaires.
C’est un tout petit bout de femme qui déboule à notre rendez-vous avec un retard certain. Mal aiguillée, elle s’est perdue dans Paris dont elle découvre les rues et les codes depuis quelques jours. Elle est essoufflée mais sa détermination est entière.
Meriem Ben Mohamed (c’est un pseudonyme) est en France pour alerter l’opinion et maintenir la pression sur son pays , la Tunisie. D’une toute petite voix mais sans trébucher sur les mots, elle dit le calvaire qui conduit sa démarche.
Elle dit sa peur et son angoisse depuis ce soir de septembre 2012 où deux policiers l’ont violée à Ain Zaghouan près de Tunis. Ce soir là sa vie a basculé dans l’horreur.
Rapport archaïque à la sexualité
Surmontant tant bien que mal sa douleur, cette jeune femme de 28 ans s’est saisi de sa propre et triste histoire pour interpeler la société tunisienne et l’obliger à regarder en face ses travers, rapport archaïque à la sexualité, la frustration et la violence que cet état de fait génère, l’honneur incarné par la virginité des filles, l’absence de liberté et la persistance d’un étroit système patriarcal.
Avec la collaboration d’Ava Djamshidi, elle a raconté son histoire dans un livre “Coupable d’avoir été violée”. Avec minutie, elle décrit son viol , ses passages dans une succession de commissariats, les insistantes pressions pour qu’elle se taise, l’obligation de mentir à ses proches et celle de dissimuler. “La révolution a aggravé le comportement des hommes et des policiers tunisiens. Ces derniers se pensent au dessus des lois. Il y a leur soif d’argent mais aussi leur besoin de dominer”.
Tout ceci n’est pas nouveau mais un degré a été franchi. “Ennahda (le parti au pouvoir” joue un rôle colossal dans l’actuelle Tunisie. On l’a élu et il nous a trompé”.
La crainte des représailles
“Il a une grande responsabilité dans la violence meurtrière actuelle, dans la volonté de réduire la place des femmes, de leur enlever des droits. Ses membres sont pires que Ben Ali“. Dans ce contexte ce fut plus fort qu’elle. Meriem a éprouvé “l’impérieux besoin de donner l’exemple aux autres femmes qui restent murées dans leur silence.
La loi du silence est la garantie de l’impunité de ces prédateurs”. Elle étaye sa démonstration avec ce qu’elle a vécu et démontre le décalage qui existe entre le crime commis sur elle et le questionnement auquel la société se croit autorisé. Que faisais-tu en pleine nuit dans une voiture avec un homme? Es-tu mariée
Étais -tu
vierge? De bonne famille? J’ai été victime d’un viol. Un viol reste un viol et il doit être vu ainsi aux yeux de tous”. Dans sa révolte , elle a reçu le soutien de son fiancé, de sa sœur, d’associations de femmes et d’avocats tunisiens. “Il m’encouragent à continuer.
La justice ne s’est intéressée à mon cas que lorsque les medias s’en sont emparés.” Meriem craint des représailles de la part des policiers sur elle et sur sa famille. Elle craint pour sa vie mais rien ne l’empêchera d’aller témoigner au procès de ses agresseurs, bien qu’elle souhaite quitter la Tunisie.
Françoise Cariès
– “Coupable d’avoir été violée”, Meriem Ben Mohamed
(Michel Lafon). 280 pages , 16,95 euros