Didier Decoin est à la fois un romancier qui a reçu le prix Goncourt en 1977 pour son roman « John l’Enfer » et le scénariste de réalisateurs comme Marcel Carné, Robert Enrico et Henri Verneuil. Il a du talent, beaucoup de savoir-faire et du métier, cela transparaît de façon éclatante dans « La pendue de Londres », son dernier roman.
Il plonge son lecteur dans le Londres de l’après-guerre encore sous la chape de plomb des restrictions. Là, dans cette population douloureuse et souffrante il a déniché un enchaînement d’événements à sa mesure. Il transforme du sordide, du tristement banal et des mœurs encore barbares en une histoire magistrale et captivante. Les êtres, les faits sont authentiques. Ruth Ellis une jolie jeune femme devient une prostituée de demi-luxe.
Violée par son père, abandonnée enceinte par un soldat canadien, petite bonne femme courageuse, elle se relève, comme toujours. Mariée puis séparée d’un dentiste alcoolique avec qui elle a un second enfant, elle tombe amoureuse d’un pilote automobile. Leur relation est tumultueuse et violente. A bout, désespérée, Ruth abat son amant à Pâques 1955 avec un pistolet fourni par un autre de ses amants. Condamnée à mort, elle est la dernière femme pendue au Royaume-Uni par le bourreau, Albert Pierrepont.
Respecter les personnages
Ruth Ellis et Albert Pierrepont, deux destins sublimés par le regard que leur porte Didier Decoin. Ruth est belle, très belle mais indéfectiblement victime jusque dans le crime qu’elle commet, pour lequel devant le tribunal elle ne met en avant aucune circonstance atténuante et dans l’acceptation de sa peine. Pierrepont est le bourreau, pas n’importe lequel. Fils, petit-fils, neveu de bourreaux, il est crédité de 435 exécutions dont 200 criminels de guerre et 17 femmes. Ces deux êtres sont singuliers et le sentent : ils ont le sentiment de ne pas appartenir au monde ordinaire. Didier Decoin le montre, les faits parler, campe leurs hésitations, les faits avancer vers le destin qui les mets face à face avec une grande justesse de ton et d’écriture. « Respecter les personnages demande une certaine discipline. On ne peut pas leur faire faire ou dire n’importe quoi », reconnait-il.
Abolitionniste à la fin
« Ruth s’est suicidée par bourreau interposée », dit encore l’auteur. « Pierrepont est différent des autres bourreaux par le formidable respect qu’il éprouve pour ses patients. Il savait qu’il n’avait pas à les punir mais seulement à les aider à passer de l’autre côté de la manière la plus rapide possible et la plus indolore qui soit. Face à la peine capitale, après l’exécution de Ruth Ellis, il va reconsidérer sa position et admettre qu’elle est cruelle et qu’elle ne sert à rien. A la fin de sa vie il était abolitionniste ».
Didier Decoin nous permet de cheminer avec ses deux êtres, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, sans jamais prendre parti. A lire, à lire absolument.
Françoise Cariès
« La pendue de Londres »
Didier Decoin (Grasset) 334 pages 19€