Brigitte Bardot ou l’illusion d’une émancipation

Brigitte Bardot s’est éteinte, emportant les derniers feux d’une époque où le cinéma façonnait les rêves des spectateurs. Mais derrière la célébration d’un mythe présenté comme une pionnière de la libération sexuelle, une question demeure : a-t-elle réellement transformé la société ou ne fut-elle qu’un réceptacle malléable et naïf des désirs masculins ?

Roger Vadim et Brigitte Bardot en 1962 (image Wikimedia Commons)


Par Jean-Paul Briand.


Le phénomène BB a indubitablement bousculé les codes esthétiques. Pour autant il est permis de douter qu’elle ait été l’architecte de la révolution sociétale qu’on lui prête. En réalité, le mythe Bardot ressemble davantage à une construction intellectuelle et culturelle, visant à masquer une exploitation commerciale sans précédent du corps féminin.

L’invention d’une icône

Lorsqu’en 1956, Roger Vadim filme Brigitte Bardot dans « Et Dieu… créa la femme », où trois hommes se disputent une orpheline délurée de 18 ans, il ne cherche pas à libérer la femme mais à personnifier un fantasme. Si le film, après avoir été ignoré, est remis à l’affiche des écrans français en échappant à la censure d’une époque puritaine, c’est par un tour de force d’un groupe d’intellectuels très influents, adorateurs de la Nouvelle Vague et pour certains critiques dans Les Cahiers du Cinéma. Ces personnalités ont réussi à imposer les images suggestives de Brigitte Bardot en décrétant qu’elles étaient les symboles du droit des femmes à être libres dans les choix de leur sexualité. Malgré elle, à 22 ans, Bardot en fut l’incarnation iconique.

Bardot n’était pas une militante, elle était une présence. Son impudeur apparente n’était pas une revendication politique, mais une disposition naturelle que l’industrie cinématographique a su exploiter en faisant d’elle un sex-symbole. On a confondu sa liberté de comportement avec une liberté de pensée et son insolence visuelle avec la volonté de réformer les mœurs de son temps. 

Un fantasme et une influenceuse

Il y a un paradoxe dans la carrière artistique de Bardot. Alors que l’on voyait en elle une pionnière, l’initiatrice de la « femme nouvelle », elle demeurait prisonnière du regard ambigu de ses créateurs. Dans l’inconscient collectif, Brigitte Bardot n’était qu’une femme, objet du désir des hommes.

Bardot n’était pas libre. Dans ses films, elle subissait la caméra, elle était dirigée. L’exploitation de son image fut totale. On a transformé en mythe ce qui n’était qu’une mise à disposition de sa beauté sans artifice aux besoins d’une industrie du film en quête de nouveaux marchés. Bardot a sans aucun doute changé l’image du corps de la femme et Simone de Beauvoir a pu écrire : « Elle va nu-pieds, elle tourne le dos aux parures précieuses ; elle n’a pas de bijoux, pas de parfums, pas de maquillage, pas de gaine. » Cette simplicité était son essence et la société, alors corsetée, attendait cette évolution. En imposant les cheveux défaits, les déplacements pieds nus, la peau offerte au soleil, BB fut une authentique influenceuse mais elle n’a pas changé la structure profonde de la domination masculine d’alors.

1973 : le suicide social comme survie

Le véritable acte libératoire de Brigitte Bardot ne se trouve pas dans ses films mais dans sa sortie de scène. En 1973, à seulement 39 ans, elle arrête. Ce retrait brutal, après plusieurs tentatives de suicide, est l’aveu implicite d’une souffrance : celle d’avoir été sous emprise pendant deux décennies et d’avoir porté sur ses épaules tout le poids du désir, des frustrations et des jugements de son époque. Brigitte Bardot avait compris que le cinéma pouvait être un prédateur dévorant ses idoles après les avoir exploitées en les parant des vertus de la modernité. Les morts tragiques de Marilyn Monroe, de Romy Schneider et de bien d’autres en témoignent.

En choisissant de rompre avec sa surexposition médiatique pour consacrer le reste de son existence à la cause animale, en refusant le scalpel de la chirurgie esthétique, BB a cherché à ne plus être atteinte par le regard des hommes et de survivre.

Un héritage ambivalent

Aujourd’hui, si l’on considère qu’il existe un héritage sociétal de Bardot, il est ambivalent. Certes, elle a ouvert la voie à une esthétique plus libre, spontanée et authentique, elle a modifié la perception du corps, de la moralité et de l’indépendance féminine mais elle reste le témoin d’une époque où l’émancipation des femmes se faisait sous le haut patronage masculin. Son mythe a servi de camouflage à une exploitation machiste qui célébrait la femme-enfant pour la maintenir dans le rôle d’une créature à posséder comme un trophée, à dompter ou à contempler. Bardot n’a pas révolutionné les mœurs. Elle a été la victime, parfois avec complaisance, d’un cinéma fabriqué par des hommes, pour des hommes.

Au-delà de l’icône, Brigitte Bardot n’est-elle pas une mystification dont la mort referme le chapitre d’une époque où la beauté pouvait être une servitude travestie en liberté ?


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Commentaires

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  1. Excellente synthèse qui va à rebours des invocations idolâtriques qui font les belles heures d’Europe1-CNews depuis son décès (et bien après ses obsèques, vous verrez). Sur ces médias, on juxtapose son engagement pour les animaux, sa dénonciation de pratiques religieuseses, et son statut d’ambassadrice d’une certaine image de la France, de façon tout à fait opportune pour la propagande aux prochaines élections.

  2. Je trouve cette analyse assez juste si on ne voit que l’image de Brigitte Bardot dans sa carrière cinématographique.
    Mais pourquoi l’auteur nie t il l’autre personnalité de cette dame, qui n’était pas objet, mais femme active et influente ?
    Certes, elle a agi pour la cause animale et obtenu des avancées grâce à sa notoriété !
    Est-ce la cause animale qui est volontairement occultée ici et considérée comme secondaire, ou le côté le plus positif de Brigitte Bardot ?

  3. Pour compléter mon commentaire ci dessus, voici son action, à la suite de sa rupture avec le cinéma, entre son âge de 39 ans et 91 ans.
    Elle a obtenu :
    ✅️L’interdiction des élevages de visons et d’animaux à fourrure
    ✅️Le renforcement des peines pour actes de cruauté envers les animaux
    ✅️L’interdiction des montreurs d’ours et de loups
    ✅️L’interdiction de la vente de chiens et de chats en animalerie
    ✅️La fin des spectacles de dauphins et d’orques en bassins
    ✅️La fin progressive des animaux sauvages dans les cirques
    ✅️L’interdiction des tests sur les animaux pour les cosmétiques au niveau européen
    ✅️L’interdiction du commerce des peaux de phoques
    ✅️L’interdiction du commerce de l’ivoire
    ✅️L’interdiction des crash-tests sur animaux en France
    ✅️ l’obligation de l’étourdissement des animaux avant l’abattage
    Et bien sûr, l’acte fondateur de son combat, celui qui a donné naissance à la Fondation Brigitte Bardot.

    Sa fondation a été créée vers 1986, à la suite de la vente de tous ses biens ; elle est remarquablement structurée, avec
    11 200 animaux, 4 refuges, 300 salariés, 40 000 donateurs, des bénévoles, et une présence dans 70 pays étrangers.

    Cette action est toujours très célèbre maintenant ….

  4. Cet article me laisse à penser, comme beaucoup d’autres à propos de la vie de Brigitte Bardot : Brigitte Bardot serait donc morte si jeune, à 39 ans, en ne s’appelant que BB ! Encore un article donc qui occulte toute une partie de sa vie consacrée à d’autres causes ô combien respectables et qui lui survivront. Dommage….

  5. Ce texte prétend démonter un mythe, mais il finit surtout par confisquer une vie. Il parle d’exploitation du corps féminin tout en reproduisant exactement ce qu’il dénonce : décider à la place de Bardot ce qu’elle a été, ce qu’elle n’a pas été, ce qu’elle a compris ou ignoré.
    C’est toujours le même geste : une femme devient un matériau, un prétexte, un support pour une théorie déjà écrite avant elle.

    On nous explique doctement que Bardot n’était pas libre, qu’elle n’était pas consciente, qu’elle n’était qu’un objet façonné par des hommes. Mais affirmer cela avec autant d’assurance, c’est encore une manière de lui retirer sa voix, sa lucidité, sa part de choix, ses contradictions, sa propre lecture de son histoire.
    On dénonce la domination masculine en la rejouant, mais cette fois sous couvert d’analyse.

    L’illusion d’émancipation, si illusion il y a, ce n’est pas à un commentateur de la définir. Ce n’est pas à lui de décréter ce que Bardot a vécu, subi, accepté, refusé ou transformé. La seule qui sait ce qu’a été sa liberté, sa servitude, sa fuite ou sa survie, c’est elle.
    Pas ceux qui, des décennies plus tard, plaquent leurs grilles idéologiques sur une existence qu’ils n’ont ni traversée ni portée.

  6. J’aime beaucoup la prose du docteur Briand, à rebrousse-poil, et radical-chic avec une touche de Pierre Bourdieu à l’arrière plan. Il parvient à susciter plus de commentaires que la plupart des autres billets de Magcentre, en général assez pesants. Mais il ne parvient pas à me convaincre, car dans les années 50 et 60 BB est une figure pionnière de la liberté féminine – sans rivale.
    Pour paraphraser Clooney dans “Nespresso” : qui d’autre ?

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