Le Dindon est la troisième pièce de Georges Feydeau à être montée par Aurore Fattier, metteuse en scène et directrice de la Comédie de Caen. Présenté au CDN d’Orléans du 13 au 15 janvier, ce spectacle propose une relecture résolument contemporaine du vaudeville, assumé comme queer, punk et féministe. Pendant près de deux heures et demie, la mise en scène entraîne le spectateur dans un tourbillon jubilatoire, animé par une énergie débridée et irrévérencieuse.

Les femmes de Vatelin et Pontagnac aux bras de Redillon, s’imaginant toutes deux tromper leur mari avec ce dernier. Crédit : Simon Gosselin.
Par Charlotte Guillois.
Aurore Fattier a étudié et vécu en Belgique pendant près de vingt ans, une expérience qu’elle revendique comme fondatrice de son approche artistique. Elle affirme ainsi porter sur Feydeau « une vision décalée », éloignée des lectures françaises plus traditionnelles et académiques. Formée à l’Institut national supérieur du spectacle, elle explique avoir travaillé l’auteur « avec des lunettes contemporaines », en rupture avec un académisme hétéronormé.
Ce positionnement se ressent pleinement dans le spectacle. Là où Le Dindon est souvent perçu comme une mécanique bourgeoise reposant sur des couples hétérosexuels et des intrigues de coucheries, Aurore Fattier met au jour une folie sous-jacente, festive et délirante. La pièce révèle alors une étonnante modernité, faisant affleurer des questionnements sur le désir, les normes sociales et les rapports de pouvoir, toujours pertinents aujourd’hui.
Un dispositif scénique réactualisé
Si le texte de Feydeau est respecté dans son intégralité, la mise en scène en renouvelle profondément la réception. Le dispositif scénique s’appuie notamment sur deux écrans géants qui permettent de montrer l’envers du décor et de créer des hors-champs. Tandis que l’action se déroule sur le plateau, le spectateur peut également suivre les personnages qui le quittent pour se réfugier dans la galerie d’art de Vatelin ou dans la salle de bain de l’hôtel, lieu central du deuxième acte.
Ce choix s’avère particulièrement efficace sur le plan comique. En dédoublant l’espace de jeu, la mise en scène entretient un rythme constant et prolonge le rire, même lorsque l’action principale semble momentanément suspendue. Le regard du spectateur est sans cesse sollicité, pris dans une circulation permanente entre scène et écrans, créant ainsi un effet de chaos organisé.
Brouiller les genres pour mieux les interroger
Pour actualiser les thématiques de Feydeau, Aurore Fattier fait le choix d’un casting inattendu, sélectionnant des acteurices plus axés sur le théâtre de rue ou la performance que le théâtre de texte. « L’audace réside ici dans la grande liberté que j’ai prise pour faire la distribution, où des hommes jouent des femmes, où il y a beaucoup de travestissement », décrit-elle. La gérante de l’hôtel de passe, lieu où se déchaînent les désirs et le libertinage, est ainsi incarnée par Peggy Lee Cooper, drag queen belge.
Ce travestissement devient un véritable outil critique. En brouillant les repères traditionnels, la mise en scène met en lumière le caractère construit et performatif des identités de genre, tout en révélant leur porosité. Ainsi, le vaudeville de Feydeau, loin d’être figé dans une mécanique bourgeoise datée, s’ouvre à une réflexion contemporaine sur le désir, la fluidité des identités et la liberté d’être.

Peggy Lee Cooper dans le rôle de la gérante de l’hôtel de passe. Crédit : Simon Gosselin.
Une jubilation presque sans réserve
Le pari d’Aurore Fattier est, dans l’ensemble, pleinement réussi. Sa relecture du Dindon s’impose comme un spectacle burlesque, exubérant et généreux, porté par une galerie de personnages hauts en couleur. L’énergie communicative de la mise en scène embrase le plateau et entraîne le public dans une succession effrénée de quiproquos et de situations cocasses. Malgré quelques longueurs, l’ensemble conserve une vitalité suffisante pour maintenir l’attention et empêcher tout ennui.
Mais une ombre subsiste au tableau : la présence, à la fin du spectacle, d’un chihuahua tenu en laisse par un policier. Si l’effet comique repose sur le contraste entre la petite taille de l’animal et sa fonction supposée, cette apparition soulève des questions éthiques. Visiblement stressé, aboyant sans cesse, le chien a même failli blesser un acteur, contraint de reculer précipitamment. Les animaux n’étant pas de simples accessoires de scène, la pertinence de cette présence interroge et vient ternir, brièvement, l’enthousiasme suscité par un spectacle audacieux et jubilatoire.
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