À Montargis et Châlette-sur-Loing, deux conférences, deux formats, un même public de gauche. Entre débat sur l’usage du mot « résistance » et analyse d’une machine médiatique pro-RN déjà bien huilée, ces rencontres interrogent moins le danger de l’extrême droite que les limites actuelles du camp qui la combat.
Le Montargois, terre de prédilection des extrêmes droites et de ceux qui s’opposent à ces idées – photo Magcentre
À Montargis, la rencontre entre Élisabeth Helfer-Aubrac, fille de Lucie et Raymond Aubrac, et Patrick Pelloux, médecin urgentiste et ancien chroniqueur de Charlie Hebdo, a pris la forme d’un échange franc. Sans être d’accord sur tout, les deux intervenants partagent l’essentiel : la conviction que l’extrême droite représente une menace politique et démocratique. Dès lors, le débat s’est déplacé vers une autre question, plus subtile : celle des mots, de leur justesse, de leur usage et de leurs possibles détournements.
Élisabeth Helfer-Aubrac, Patrick Pelloux, deux amis de longue date, pas forcément d’accord sur tout, mais qui en débattent – photo Magcentre
Peut-on actuellement employer le mot « résistance » ?
Héritière directe de l’esprit de la Résistance, Élisabeth Helfer-Aubrac se montre prudente face à l’usage des mots « résister » et « résistance », actuellement omniprésents : « Il y a tellement de gens qui emploient le mot résistance aujourd’hui. Quand vous entendez le RN qui “entre en résistance” contre la justice ! Dans une démocratie ! » Elle met donc en garde et désapprouve la formule « entrer en résistance ». L’enjeu à ses yeux est plutôt de rester en alerte permanente, pointer les dérives, défendre la séparation des pouvoirs, dénoncer sans relâche la xénophobie et les atteintes aux libertés : « Nous avons tout de même encore une séparation des pouvoirs. Si on compare la France à d’autres pays, la liberté existe en France. Il ne faut pas qu’elle faiblisse et en cela, il faut être vigilant ».
Nommer l’effondrement
Patrick Pelloux, quant à lui, assume l’usage du mot. Médecin urgentiste, engagé de longue date, il parle depuis un autre point de fracture : l’effondrement des services publics, l’hôpital à bout de souffle, la pollution et ses conséquences insidieuses et catastrophiques sur la santé, l’explosion du coût de la vie alors que des grandes fortunes ne paient pas d’impôts. Il dénonce « le leurre total du fascisme et de l’extrême droite : c’est un leurre complet, une régression de tout ». Pour lui, les extrêmes droites prospèrent sur ces ruines, en promettant protection et autorité là où l’État recule. Dans cette optique, employer le terme « résistance » n’est pas une posture historique, mais un signal d’alarme : il s’agit de dire non à ce qui devient inacceptable, au nom des générations futures. Le désaccord entre les deux intervenants n’est pas tant un clivage politique qu’une différence féconde sur la manière de nommer le présent, sans le travestir.
Daniel Schneidermann et Sylvie Braibant, journaliste, historienne et écrivaine, ex-rédactrice en chef à TV5Monde, à Châlette-sur-Loing – photo Magcentre
La propagande a changé d’échelle
À Châlette-sur-Loing, fin décembre, Daniel Schneidermann s’est lui aussi adressé à un public acquis. Mais il ne s’agissait pas de débattre des mots : l’enjeu était de dresser un état des lieux des rapports de force. Journaliste engagé de longue date dans la critique des médias, fondateur d’Arrêt sur images et du portail La Presse libre, Daniel Schneidermann a décrit une machine de propagande politique d’une ampleur inédite en France « à part peut-être le Parti communiste dans les années 50 et 60, mais cela restait à la mesure des médias de l’époque. Et c’était oppositionnel, sans réelle perspective d’accéder un jour au pouvoir, » expliquait-il, évoquant la promotion massive de figures du RN, la concentration éditoriale et des relais médiatiques et culturels puissants. Cohérent et structuré, cet écosystème est capable de saturer l’espace public et de porter un mouvement politique ayant désormais une possibilité réelle de gouverner.
Informer ne suffit plus
Sans se bercer d’illusions, il rappelle que les enquêtes journalistiques et le décryptage ont jusqu’ici surtout permis de retarder l’échéance : « Si on est optimiste, on peut dire que tout cela a permis de retarder de 40 ans l’arrivée au pouvoir des fascistes français. Dans l’Italie des années 20 ou l’Allemagne des années 30, cela s’est fait beaucoup plus rapidement. En Allemagne, dans les années 1930, leur émergence politique s’est faite en 1929. Et en 1933, ils étaient au pouvoir » Il a critiqué également le rôle des sondages prédictifs, qui fabriquent l’idée d’une victoire inéluctable et nourrissent la résignation. Son détour par l’Allemagne de 1933 est un rappel : la presse n’est pas un simple témoin des basculements politiques.
Ces deux conférences n’avaient pas pour objectif de convaincre un électorat hésitant ou volatile puisqu’elles se sont tenues devant des publics acquis aux idées de gauche. Elles mettent au jour une difficulté : celle d’une gauche lucide, informée, capable d’autocritique, mais encore largement enfermée dans ses propres cercles. Face à une extrême droite qui a compris l’efficacité des mots, des images et des réseaux, le risque n’est pas l’excès d’alarme, mais bel et bien l’entre-soi. Reste à savoir comment rompre ce cercle sans renoncer à l’exigence intellectuelle qui fonde précisément ce camp.
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