« Promis le ciel », mais chaque jour reste une bataille

Réalisatrice franco-tunisienne, Erige Sehiri a déjà derrière elle des documentaires à caractère social. Promis le ciel raconte des histoires de femmes subsahariennes coincées en Tunisie, et leurs difficultés face au racisme. Marie la pasteure, Naney la migrante, Jolie l’étudiante rassemblent en elles plus que leurs personnages, elles s’ouvrent sur l’universel. Actrices formidables, scénario très élaboré, le film touche par son regard puissamment féminin.

L’arrivée de la petite fille dans le gynécée. Capture bande annonce.



Par Bernard Cassat.


La route des migrants subsahariens passe souvent par la Tunisie. Et s’y arrête régulièrement. Il y a donc une grosse communauté noire. Qui ne sont pas tous clandestins. Mais beaucoup. Certains s’y installent presque vraiment, comme Marie, une ancienne journaliste ivoirienne qui a monté à Tunis l’Église de la Persévérance, une communauté religieuse d’inspiration catholique dont elle est la pasteure. Elle héberge aussi Naney, une jeune femme ivoirienne qui veut passer en Europe mais qui est là depuis trois ans. Et Jolie, une étudiante dont elle connaît le père qui lui envoie des sous pour son entretien.

Naney et son “ami” tunisien. Photo Maneki Films Henia Production.


L’arrivée d’une petite fille, tombée d’un bateau et recueillie par les trois femmes, commence l’histoire. Pour des raisons financières, son film ayant un budget réduit, la réalisatrice Erige Sehiri a été obligée de tourner beaucoup sans décors, à l’intérieur d’un gynécée où vivent les trois personnages et où se déroulent les rencontres religieuses. Mais en plus du peu d’argent, le film est tourné juste après la crise de 2023, quand le Président Kaïs Saïed fait des déclarations anti-immigrants dans un climat déjà assez lourd pour les Subsahariens vivant en Tunisie. Filmer dans la rue n’était donc pas vraiment possible. Quelques scènes quand même, notamment une bagarre d’enfants, Noirs contre Tunisiens, qui se disputent des bouteilles en plastique. La misère est de tous les côtés…

Naney devant son gâteau d’anniversaire. Photo Maneki Films Henia Production.


Les trois femmes développent dans ce climat social très difficile chacune leur propre histoire. Marie et Naney sont des femmes blessées par la vie, et la caméra traque sur leurs visages la profondeur de ces blessures. Par exemple pendant un coup de téléphone de Naney à sa fille de treize ans restée au pays. Dans un gros plan implacable, on voit à la fois sa force, puis sa détresse et l’émotion qui la submerge. Les larmes coulent, qu’elle tente vainement de cacher à sa fille. Le jeu de l’actrice Deborah Christelle Lobe Naney est remarquable. Elle a été découverte par la réalisatrice alors qu’elle tentait réellement le passage vers l’Europe.

Naney (le personnage) organise, pour récolter l’argent qui paiera sa traversée, de petits trafics avec un mystérieux homme tunisien, plutôt bras cassé, notamment un micmac d’alcool. Et lorsque Marie découvre des bouteilles dans le gynécée, la scène d’explication est très forte. Sobre, l’image reste sur Naney qui ne dit plus rien, mais tout son être exprime sa vie qui s’effondre.

Jolie (Laetitia Ky) inquiète pour ses amies. Capture bande annonce.


Jolie, l’étudiante, a elle aussi un moment terrible. Embarquée par la police pour rien, menottée, elle refuse de signer un papier en arabe qu’elle ne comprend pas. Elle est mise pour cela derrière les barreaux. Scène frontale, caméra à l’extérieur de la grille, l’image capte longuement son visage terrorisé. Puis elle se met doucement à pleurer. Séquence magnifique qui va plus loin que le seul moment narratif. Il y a toute l’angoisse et la détresse de ces gens constamment victimes de l’arbitraire et du racisme ambiant.

Marie la pasteure (Aïssa Maïga) et la petite Kenza. Photo Maneki Films Henia Production.


La communauté religieuse, dans une séquence au début du film digne des églises de Harlem, traduit un besoin pour les fidèles de s’entraider. Ils ne font pas que prier, ils jouent aussi au foot, et on imagine tout un réseau de soutien au-delà. Lorsque Naney revient se faire pardonner ses trafics, elle est accueillie dans une image quasi biblique, voilée de blanc au centre de bras tendus vers elle comme pour la soulager. Ce qui la pousse à accepter de prendre les fameux cars mis en place par le pouvoir tunisien pour rapatrier les volontaires dans leurs pays.

Avec son regard original, plein de compassion et de lucidité, la réalisatrice n’abandonne à aucun moment sa place de femme. Le seul homme du film qui compte est un aveugle, un peu devin, qui comme dans les tragédies anciennes voit tout et indique le chemin à suivre. Un avis éclairant que suivra Marie, ce qui entraînera la décision de Naney. Car au fond elles savent que la parole de Dieu ne les mènera pas automatiquement au ciel promis.


Plus d’infos autrement :

Avec Poutine en scope, la fresque d’Assayas en jette

Commentaires

Toutes les réactions sous forme de commentaires sont soumises à validation de la rédaction de Magcentre avant leur publication sur le site. Conformément à l'article 10 du décret du 29 octobre 2009, les internautes peuvent signaler tout contenu illicite à l'adresse redaction@magcentre.fr qui s'engage à mettre en oeuvre les moyens nécessaires à la suppression des dits contenus.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Centre-Val de Loire
  • Aujourd'hui
    9°C
  • jeudi
    • matin 8°C
    • après midi 12°C
Copyright © MagCentre 2012-2026