Les résidences Vienne et Mayence s’effacent, avant-dernières déconstructions du programme de rénovation urbaine de Châteauroux. Trung Nguyen a croisé de la vie, derrière le béton.
Trung Nguyen montre la cage d’escalier du 18 qui lui tient particulièrement à cœur. Photo PB
Par Pierre Belsoeur.
Lorsque les pinces de la pelle mécanique géante Liebherr ont attaqué les corniches du huitième étage de la résidence Vienne, les témoins de cette déconstruction ont été habités de sentiments divers. Pour les élus ou les responsables de Scalis (le bailleur social propriétaire des 176 logements), c’est l’acte final de l’avant-dernière opération NPNRU (1) de Châteauroux qui débutait. Pour les techniciens orléanais de Suez ou rouennais de la société L’Ennuyeux, c’était un peu de la routine. Pour Trung Nguyen, les éclats de béton sur fond de ciel bleu signifiaient tout autre chose, et c’est avec un pincement au cœur qu’il les vit s’envoler.
Je connaissais presque tout de leur vie
Une reconstruction ne commence évidemment pas avec l’arrivée des pelles mécaniques ou, six mois plus tôt, par celle des ouvriers chargés de purger les bâtiments des huisseries, sanitaires et équipements divers ainsi que du désamiantage. Onze ans plus tôt, le bailleur avait cessé de réattribuer les logements, au fur et à mesure que les préavis de départ lui arrivaient, si bien que la moitié des logements étaient vides lorsque le travail de Trung a commencé.
Depuis trente ans, Trung Nguyen est chargé du reclassement des locataires qui n’avaient pas choisi spontanément de quitter leur logement. Il dispose de deux ans pour gérer les cas toujours délicats d’habitants, souvent âgés, qui ont passé toute leur vie adulte dans leur appartement. Les résidences Vienne et Mayence ont été construites en 1966 !
« J’avais un bac pro de comptabilité, mon premier poste était dans une maison de retraite, c’est là que j’ai touché l’humain et compris que mon avenir serait dans le social. Je connais presque tout de l’histoire de ces gens et je vais récupérer le panneau du n°18, un escalier occupé presque essentiellement par des personnes âgées… pour le mettre dans mon bureau. »
Il faudra un mois de « grignotage » pour venir à bout des deux résidences Vienne et Mayence. Photo PB
On devine que l’action qu’il a menée était bien plus qu’un travail. Quand le reclassement d’un locataire, bloqué chez lui parce qu’il ne peut plus franchir les deux ou trois marches qui accèdent à l’ascenseur, lui rend la liberté de circuler, c’est une victoire pour Trung. Au contraire, lorsqu’une locataire âgée décède la veille de son déménagement, au milieu de ses cartons, il en est évidemment très affecté.
« Est-ce que j’ai le droit d’habiter en centre-ville ? »
Le reclasseur n’est pas un champion de Rubik’s cube, il rencontre, il écoute, il fait coïncider dans la mesure du possible les souhaits de voisins qui ne veulent pas se perdre de vue. Mais ces déménagements forcés ont parfois une autre vertu : permettre aux familles de se retrouver. Des enfants qui ne venaient plus voir leurs parents à Saint-Jean ont pu renouer contact en les installant dans un quartier moins ostracisé. Et cette habitante de Saint-Jean demandant à Trung – « Est-ce que j’ai le droit d’habiter en centre-ville ? » – a vécu ce déménagement comme un reclassement social puisqu’elle habite désormais dans le quartier Saint-Luc.
Ces histoires de vies, Trung en a plein la tête au moment de boucler un long chapitre de sa carrière. « J’ai encore 25 habitants de Westphalie 2 à reloger (NDLR : la dernière barre du programme qui tombera en 2027) avant de devenir responsable du développement social chez Scalis. » Trung est arrivé enfant à Châteauroux, il a connu la vie en cité où se retrouvaient les réfugiés. « On m’a accueilli, instruit, permis d’évoluer dans la société. Désormais j’essaie de rendre ce que l’on m’a donné. »
(1) NPNRU Nouveau programme national de renouvellement urbain
500 logements supprimés
Le NPNRU de Châteauroux tient compte évidemment de la baisse démographique que connaît l’Indre depuis une trentaine d’années. Cette baisse, combinée au manque d’attrait des appartements (pourtant révolutionnaires dans les années 60 !) a entraîné une vacance excessive que les démolitions d’immeubles contribuent à résorber. À terme, 822 logements vont disparaître à Saint-Jean et 280 reconstructions en locatif social (dont 130 à Saint-Jean) vont leur succéder sur les sites remis en état. De plus, 264 requalifications auront été réalisées. Coût global pour le bailleur social 90 M€.
L’agence nationale de la rénovation urbaine (ANRU) apporte l’essentiel du financement de ces déconstructions : 4,3 M€ ANRU, 0,6 M€ en fonds propres Scalis.
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