Alors que le fascisme s’immisce par petites touches, dans les discours publics comme dans les pratiques, illustré récemment en France ou ailleurs, que se passera-t-il si nous laissons faire ? La question n’a rien d’abstrait et elle engage dès maintenant notre avenir commun.

www.ice.gov – Auteur U.S. Immigration and Customs Enforcement (Domaine public)
Par Patrick Communal.
Quand Fritz Lang a déclaré à Goebbels qui voulait lui confier la direction de l’industrie cinématographique du Reich : « je suis à moitié juif » ; ce dernier a répliqué : « C’est nous qui décidons qui est juif et qui ne l’est pas ».
Quand, dans une rue de Minneapolis, un homme est extrait brutalement de sa voiture, traîné au sol par un milicien trumpiste d’ICE et qu’il hurle sa citoyenneté américaine, il reçoit une réponse analogue avant d’être placé en rétention pour retrouver d’autres visages au teint basané. Ces derniers jours, Arnaud Klarsfeld, le fils du chasseur de nazis, propose sur CNews qu’on ait recours au même procédé en organisant de grandes rafles contre les OQTF, entendez des hommes, des femmes et des enfants dont on en vient à nier toute humanité pour ne les désigner que sous un acronyme administratif. Un ton au-dessus de cette négation, Trump représente, dans une vidéo publiée sur son réseau, le couple Obama caricaturé en singes, parce que des animaux grotesques, dans un jeu vidéo, on peut les détruire. C’est Trump qui décide qui est humain et qui ne l’est pas.
La démocratie illibérale
Les politologues nous expliquent subtilement sur les plateaux télé que ce n’est pas du fascisme mais de la démocratie illibérale, alors que de l’une à l’autre, ce n’est affaire que de quelques mois de mandat, selon la capacité de résistance des peuples, des manifestations de masse à Minneapolis au réarmement des Blacks Panthers dans les rues de Philadelphie.
J’entends chez nous ce mantra des électeurs du rassemblement national : « ceux-là, on ne les a pas encore essayés… » Il y a un tas de choses dans la vie qu’on n’a jamais essayé et dont on devrait se protéger. Mais s’agissant du RN, il suffit de jeter un œil lucide Outre-Atlantique au regard des rapports incestueux entre la formation lepéniste et les leaders du techno-fascisme américain pour mesurer ce qui nous attend : présence de Steve Bannon au congrès du RN de Lille en 2018, présence de Bardella au grand raout de la Conservative Political Action Conférence (CPAC), contraint d’annuler son intervention en dernière minute après le salut nazi de Bannon, vote le 15 janvier 2025 par les députés du RN d’une demande d’invitation d’Elon Musk au Parlement européen afin qu’il partage sa perspective visionnaire sur le progrès mondial, proposition, par Thierry Mariani, du même Elon Musk au prix Sakharov qui honore les personnes pour leur contribution exceptionnelle à la défense de la liberté de pensée ; les exemples abondent, le soutien apporté par l’administration Trump à toutes les formations de l’extrême droite européenne est sans ambiguïté ; très récemment, deux diplomates américains sont intervenus pour tenter de peser sur le cours du procès de Marine Le Pen.
J’assistais cette semaine une jeune femme originaire d’une tribu du Nord Maroc auditionnée par l’OFPRA qui examinait sa demande d’asile, justifiée par les graves menaces que faisait peser sur elle sa famille à la suite de son divorce, lui laissant pour perspectives probables d’avoir à choisir entre un remariage forcé ou un crime d’honneur, sans possibilité de pouvoir bénéficier d’une protection efficiente des autorités. J’étais très touché par son récit et j’ai indiqué, en conclusion de mon intervention auprès de l’Officier, que je serais très fier de mon pays s’il accordait à cette jeune femme la protection internationale. Souvent, l’asile accordé, c’est une vie sauvée quand le demandeur est exposé à perdre la vie ou à des traitements inhumains et dégradants. Sauver une vie, c’est sauver l’humanité tout entière dit le Talmud. Je sais que si demain le Rassemblement national parvient au pouvoir, Leïla, sera classée OQTF et pourchassée par les milices qu’Arnaud Klarsfeld appelle de ses vœux.
La résistance au nazisme
Je suis un vieux boomer, dans mon enfance encore très proche de la fin de la Seconde Guerre mondiale, j’ai entendu quotidiennement ma mère me raconter ce que fut l’occupation allemande. La résistance au nazisme a été le fait de femmes et d’hommes courageux, qui croyaient au ciel ou n’y croyaient pas ; ils couvraient un large spectre de l’échiquier politique et avaient fait le choix de l’unité quand l’essentiel était en jeu. Mais en Allemagne, quand les nazis gagnent les élections, le Parti communiste allemand se réjouit d’être la première formation de gauche, devant les sociaux-démocrates.
Nous vivons un peu la même chose avec notre gauche française qui m’inspire désormais une colère mêlée de dégoût ; d’un côté un vieux tribun de 76 ans entouré d’une cour de militants sous emprise toxique, rêvant de faire du désastre annoncé son crépuscule des dieux, de l’autre, une cohorte de sociaux-démocrates obnubilés par leurs querelles de tendances d’un parti qui fut autrefois socialiste, agitant des ambitions personnelles d’une pathétique médiocrité. Pour nous sauver de tout cela, il faudrait une large unité, dans l’esprit de résistance des années sombres, de la gauche au centre droit, mais les hommes de notre temps n’ont pas cette envergure morale.
Cela fait soixante ans que je suis un homme de gauche, mais pour Leïla et quelques autres, le calcul électoral me donne à penser que seul un homme de droite ou du centre droit est en situation d’entraver, au second tour d’une élection présidentielle, l’arrivée du fascisme. Je crois que je vais soutenir Xavier Bertrand, dont il faudra pourtant ensuite combattre la politique quand nous aurons sauvegardé l’essentiel.