« Les rayons et les ombres » : un tourbillon brillantissime sur la collaboration

Les rayons et les ombres est une fresque grandiose sur la période fasciste racontée sous un angle que le récit historique a peu diffusé, en tout cas auprès du grand public. Le travail de Xavier Giannoli est considérable, autant au niveau historique que cinématographique, dans le scénario comme dans les images. Le casting magnifique en fait un moment important d’histoire et de cinéma.

Jean Luchaire (Jean Dujardin) et sa fille Corinne (Nastya Golubeva). Capture écran bande annonce.




Par Bernard Cassat.


Giannoli respecte l’Histoire et les historiens. Déjà dans son dernier film Les Illusions perdues, il fouillait minutieusement le monde journalistique du XIXe siècle. Il reprend ce thème du journalisme dans son dernier film, puisque le personnage dont il retrace le parcours, Jean Luchaire, a été un homme important dans ce secteur entre 1930 et 1945. Impliqué assez jeune dans la sphère pacifiste née après la grande boucherie de la Première Guerre, Jean Luchaire milita pour cette idéologie et pour un axe fort entre France et Allemagne, dans l’idée que ces deux pays devaient être les moteurs d’une construction plus vaste, européenne. Mais en 39, il choisit Pétain. Sa proximité avec sa fille Corinne, devenue comédienne, le fait naviguer aussi dans le monde du spectacle. Il finira fusillé en 46, après un jugement de la Haute cour de Justice qui le condamne à mort pour collaboration avec l’ennemi. Pour parcourir ce trajet paradoxal d’un homme intelligent et influent, un journaliste idéologue devenu patron de presse et collaborateur, Giannoli met plus de trois heures dans une reconstitution superbe de l’époque.

Nastyia Golubova en Corinne. Capture écran bande annonce.


Le scénario se construit sur le rapport de Jean avec sa fille Corinne. Ça commence très tôt, dans une réunion pacifiste où il promet à sa fille encore enfant qu’elle ne vivra plus jamais ça. Plus tard, étant de nature très flambeuse, une grande séquence d’achat de robes de couturier scelle ce couple père-fille. Et la tuberculose qu’ils partagent les rapproche encore plus. Le personnage de Corinne en plus, qui perce dans le cinéma en jouant une fille jetée dans une maison de correction qui hurle « je suis innocente », trace le développement du film de Giannoli. Le metteur en scène ukrainien qui l’a remarquée reviendra à la fin appuyer là où ça fait mal.

Jean Luchaire et Otto Abetz (August Diehl). Capture bande annonce.


Giannoli développe aussi, sujet oblige, de nombreuses séquences de réflexion, notamment politique. Au journal que Jean a monté, où se discutent les thèses pacifistes puis collaborationnistes. Et surtout dans les échanges avec le troisième personnage du film, son ami allemand Otto Abetz, rencontré très jeune et qui aura un rôle déterminant dans le nazisme en France. Ce démocrate francophile et pacifiste devient nazi, puis ambassadeur du Troisième Reich en France pendant toute la durée de la guerre. Donc toutes les portes lui sont ouvertes. Jean en profitera.

Jean Luchaire, président de la presse collaboratrice. Capture bande annonce.


La progression montre parfaitement le glissement intellectuel de ces deux hommes. D’abord ils croyaient qu’Hitler voulait la paix. Ensuite ils pensaient, idée fondamentale du collaborationnisme, que ne pas résister sauverait la France de la destruction. Ce qui était la justification de Pétain. Leur plus gros problème surgit avec la question juive, injustifiable donc innommable. Jean n’est pas fondamentalement raciste, mais trop pris dans les combines et les travers de la collaboration, il ne dit rien contre les lois scélérates.

Jean Luchaire, flambeur invétéré, en pleine orgie. Capture bande annonce.


Flambeur invétéré, Jean navigue aussi dans les fêtes du milieu artistique collaborationniste avec sa fille. Des orgies somptueusement filmées, rappelant Visconti dans Les Damnés. C’est le côté déchaîné du film, virevoltant. Otto permet à Giannoli, en contrepoint, des séquences de grand cinéma ordonné, froid, somptuaire. Le rapatriement des cendres de l’Aiglon, qu’il a organisé et qui est un bide total, est un morceau d’anthologie sur le Requiem de Mozart.

Les discussions à la rédaction du journal. Capture bande annonce.


Entre ces deux pôles, la politique et la débauche, les personnages dérivent, abandonnent toute leur honnêteté intellectuelle et assument leur choix de l’abject. Même Corinne, au fond, qui avouera ne pas avoir cherché à savoir.

Tous les acteurs incarnent avec une justesse impeccable les dérives de ces personnages complexes qui ont choisi le mauvais raisonnement. Jean a été fusillé mais les deux autres du film, plus pas mal de personnages, écrivains, politiques, journalistes, s’en sont sortis. C’est aussi cela que ce film magnifique raconte sans aucune complaisance ni ambiguïté.


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Commentaires

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  1. Xavier Giannoli a travaillé avec plusieurs historiens spécialistes de la collaboration mais le début du film évoquant l’avant-guerre en Allemagne fait une référence très explicite à Johann Chapoutot quand Otto Abetz déclare : les nazis ne représentent que 30%, l’Allemagne est centriste, et qu’on parle ensuite des « irresponsables » qui est précisément le titre de son dernier ouvrage. Une façon de suggérer que les évènements qui précèdent l’arrivée au pouvoir des nazis n’est pas sans proximité avec la situation politique actuelle.
    L’intérêt d’un film de 3h15 est d’éviter le piège de l’ellipse cinématographique nécessairement réductrice et de mettre en scène de manière plus élaborée, plus subtile le glissement progressif d’un pacifiste de gauche vers la collaboration et la participation active à la propagande nazie. On échappe aussi au manichéisme en découvrant toute la complexité des personnages.
    Une très grande œuvre, à voir absolument.

  2. Bien moins loin de nous, ce petit extrait de Wikipédia, qui nous enseigne que la société Luchaire n’a pas eu peur de se salir les mains pour remplir ses caisses…

    “La société Luchaire est une société privée, spécialisée dans la fabrication d’obus d’artillerie, complémentaire des moyens de l’État des établissements du Groupement industriel des armements terrestres (GIAT). …// De 1982 à 1986, la société privée française d’armement Luchaire va livrer à l’Iran 500 000 obus d’artillerie, en toute illégalité[3]. La Société Luchaire est dirigée à cette époque par Daniel Dewavrin. ”

    Si son fondateur fut exécuté à la fin de la guerre, l’appât du gain de ce marchand d’armes bien français perdure…

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