De Montargis à la Conférence du barreau, Seydi Ba, une voix née de l’épreuve

Seydi Ba, avocat pénaliste, fils de réfugié politique, est né à Amilly et a grandi à Montargis. En 2023, il devient 2e secrétaire de la Conférence du barreau de Paris. Alors qu’il est confronté à des situations humaines très dures, sa pratique nourrit directement son écriture. Son livre, publié par JC Lattès, fait entendre une voix singulière, née de l’épreuve sociale et judiciaire.

Maître Seydi Ba, avocat pénaliste au barreau de Paris, dont l’expérience du prétoire irrigue directement le livre – photo Saratou Ba


Par Izabel Tognarelli.


Qu’attend-on d’un auteur ? Bien écrire ne suffit pas. On attend une manière de voir, d’être, de nommer ; une singularité qui ne relève pas seulement du style, mais d’un regard, d’une pensée, d’une personnalité.

Qu’attend-on d’un avocat ? La question traverse le livre de Seydi Ba tel un fil conducteur qui tend vers une ligne d’horizon. Seydi Ba construit sa vie pas à pas sur un fil tendu au-dessus du vide. Devant, l’horizon ; derrière, le précipice. Entre les deux, le jeune homme (il démarre tout juste sa trentaine) avance sans autre alternative, puisque reculer n’est pas une option. Cette métaphore du funambule structure son livre, telle une colonne vertébrale, dans lequel il raconte un métier qui use autant qu’il construit.

Les filtres sociaux du barreau

Sa trajectoire n’allait pas de soi. Issu d’un milieu modeste, il décrit sans détour les filtres sociaux qui jalonnent l’accès à la profession. Les écoles d’avocats deviennent sous sa plume « le dernier filtre conçu pour rappeler aux pauvres qu’ils sont trop pauvres pour défendre les pauvres ». Dans ce parcours où rien n’est acquis, chaque pas compte, précisément parce que le vide est toujours là, en arrière-plan.

Dans les rouages du pénal

Le livre progresse par tableaux : la comparution immédiate, le bus vers Fleury-Mérogis, la détention provisoire, le cabinet (il a fondé le sien à Paris, avec Théodore Jean-Baptiste, son associé), les prétoires et leurs codes implicites. Seydi Ba y décrit un monde à la fois ritualisé et profondément inégal. La justice s’y exprime de façon prosaïque, parfois brutale, souvent déséquilibrée. La magistrature, notamment, est regardée sans complaisance : il y perçoit une forme de toute-puissance qui s’exerce « avec excès sur des êtres bien trop faibles ». Le constat est sévère, mais il s’inscrit dans une réflexion plus large sur une institution qui glisse de la justice vers la simple procédure.

Ceux que la justice expose

Ce regard critique se double d’une attention constante aux personnes et aux trajectoires. La prison, les accusés, les victimes, les femmes dans un milieu qui reste marqué par des logiques de domination : autant de figures qui traversent le texte. Un chapitre consacré à sa première cliente, victime de viol, est particulièrement éprouvant ; il éclaire durablement sa perception de la condition féminine et du rôle de l’avocat. Certains prévenus incarnent une parole empêchée ou mal ajustée : « Au tribunal, on ne juge pas seulement les actes. On juge aussi la façon de les dire. »

Une expérience du soupçon

La question du racisme affleure régulièrement. On voit les choses d’une certaine façon quand on a eu son premier contrôle d’identité à 11 ans, alors qu’on rentrait simplement d’un cours de boxe. Remarques concrètes ou diffuses, assignations implicites, ces expériences nourrissent une réflexion sur les fractures contemporaines. Le diagnostic traduit une inquiétude réelle sur l’état du lien social et de l’institution judiciaire.

La solitude de l’avocat

Reste la figure de l’avocat, envisagé comme un « pilier d’airain », pris entre exigence et usure. Seydi Ba ne romantise pas le métier : il insiste sur la fatigue, la solitude, la précarité qui touche une partie de la profession. Parfois un confrère tombe. Pourtant, il maintient une forme d’idéal : contribuer, malgré tout, à une société un peu plus juste. La robe, écrit-il, « ne se porte pas seulement : elle se tisse ». C’est peut-être là que le livre est le plus juste : dans cette tension entre désillusion et fidélité à une exigence.

La voix qui se dégage de ce livre est marquée par cette expérience. Elle est parfois appuyée, volontiers dramatique, saturée de métaphores. Elle est également singulière et a pour elle une cohérence : celle d’un homme qui se pense en équilibre instable, et qui fait de cette instabilité même une ligne de conduite. Sensible, lucide, parfois excessif, il avance avec ses références – Vergès, Halimi, Kiejman, mais aussi Me Henri Leclerc – ses géants, ses points d’appui, ses modèles.


Plus d’infos autrement :

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