Une semaine à Montargis – épisode 5/5 : Regarder une ville, sans prétendre la connaître

Pendant un mois, à l’approche des élections municipales, Christophe Ayad a enquêté à Montargis pour Le Monde, signant une série de 23 articles. Magcentre l’a rencontré et propose de revenir sur cette enquête, non pour raconter la ville pour elle-même, mais pour suivre et prolonger le regard du reporter : sa méthode, ses observations – et ce qui lui a résisté.
 

Montargis au fil de l’eau : un terrain que le reportage de Christophe Ayad éclaire, sans éviter les zones d’ombre – photo Izabel Tognarelli.


Par Izabel Tognarelli.


« Qu’un commerçant n’ait pas envie de parler dans Le Monde, il n’y a pas de problème. Qu’un candidat à la mairie ait peur de s’exprimer dans Le Monde, je trouve cela plus embêtant. »

Quand Christophe Ayad arrive à Montargis au début du mois de mars, l’accueil est plutôt bon, « parfois même meilleur qu’à Paris ou en région parisienne, » ajoute-t-il. « Les gens étaient assez surpris que Le Monde s’intéresse et vienne jusqu’ici. Comme si on était quasiment au fond de l’Amazonie », observe-t-il avec cet humour affectueux qui traverse, de loin en loin son écriture. Les réticences existent, bien sûr – elles font partie du métier – mais elles sont souvent franches, immédiates, et, le plus souvent, levées par la rencontre.

Une parole qui se dérobe

Un épisode en particulier a pleinement retenu son attention.

Pendant la campagne électorale, Christophe Ayad a tenté de rencontrer Côme Dunis, candidat du Rassemblement national. Sans succès. Son directeur de campagne lui a expliqué : « On a oublié de passer la consigne. Il n’a pas le temps ». Le journaliste ne nous cache pas son agacement : « On ne peut pas être un parti qui se plaint d’être boycotté par les médias et avoir un candidat qui a peur de s’exprimer dans les média. » Et de conclure, sèchement : « Je ne suis pas dupe et je ne suis pas un imbécile. »

Le reportage de Christophe Ayad s’est ainsi construit avec quelques refus, cela fait partie du métier. Celui-ci n’est pas anecdotique.

Quand le terrain déborde

Se dégage une règle du métier : « Plus on regarde un endroit de près, plus il y a d’histoires (…) Finalement, des thématiques, il y en a plein, en France, si on s’intéresse de près à un endroit. » Mais une autre vérité s’impose : on n’en voit jamais le bout. Même avec 23 articles, quelque chose échappe. « Il faudrait encore une trentaine, voire une quarantaine d’autres sujets pour avoir une vision plus complète. » Le journaliste égrène ce qu’il n’a pas pu traiter – l’habitat collectif, la grande dépendance, la petite enfance, les projets portés par la Cité éducative, la radio C2L, etc. – autant de pistes laissées de côté, faute de temps ou d’accès : « Je n’ai pas pour but, dans la presse, de faire une thèse, ni d’épuiser le sujet de manière exhaustive. »

Au terme de son séjour, Christophe Ayad avait dans l’idée de revenir dans quelques années : « Il est toujours intéressant de revenir dans un endroit qu’on a regardé de près, pour voir quelles ont été les évolutions. Un an, c’est trop court. Mais disons dans cinq ans, pourquoi pas. » L’idée n’est pas de refaire les mêmes articles, mais de voir comment tout cela a évolué. Sans doute sa vision aura-t-elle évolué, elle aussi.

Le regard, et ses limites

Et puis il y a cette constante : les journalistes ne sont pas des robots. À l’ère du tout technologique, voilà qui prend tout son sens : « Le journalisme est fait par des êtres humains qui ont chacun leur ton, leurs centres d’intérêt, leurs biais. Je ne prétends pas du tout à l’objectivité. Après, on peut essayer de tendre, quand même, vers une forme d’honnêteté. » Cette part de subjectivité est essentielle à comprendre, en même temps que l’idée selon laquelle le reportage ne prétend pas épuiser un lieu : il en propose plutôt une traversée.

Connaître, sans prétendre posséder

Reste cette humilité désarmante : « Je ne peux pas dire que je connais bien Montargis. » À lire sa série, on mesure pourtant qu’il a saisi des aspects que bien des habitants eux-mêmes ignorent, jusque dans des détails inattendus, comme les affinités de Montargis avec la pop culture japonaise. Ou encore le mode d’emploi pour consulter les médecins généralistes qui assurent une permanence sans rendez-vous préalable au rez-de-chaussée de la clinique.

L’idée qui se dégage de l’ensemble, c’est qu’une ville ne se laisse pas enfermer dans un récit unique, que ses habitants tiennent des discours parfois contradictoires et qu’il existe des situations qu’aucune grille de lecture ne suffit à expliquer complètement.


À lire :

Une semaine à Montargis – épisode 1/5 Pourquoi Montargis s’est-il imposé comme terrain d’enquête ?

Une semaine à Montargis – épisode 2/5 : Entre hypothèses et imprévus, comment naît une série de 23 épisodes ?

Une semaine à Montargis – épisode 3/5 : Entre plaintes permanentes et attachement

Une semaine à Montargis – épisode 4/5 : Ce que Montargis révèle de ses fractures sociales

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