En Touraine, la start-up nation à l’assaut du secteur du handicap

En crise depuis 2020, l’Institut de Rééducation et d’Éducation pour la Communication, l’Ouïe et la Vue (IRECOV) est toujours l’objet d’une tentative de réforme, dans un contexte de baisse des moyens alloués au secteur médico-social. Après les entreprises et les services publics, c’est donc au tour des structures associatives de goûter aux méthodes fétiches du capitalisme libéral : économies drastiques, management autoritaire, obsession pour la rationalisation et « l’efficience ». Et qu’importe le coût humain.



Par Joséphine.


Un vestige de l’ancien monde

Association créée et administrée par des familles et des professionnels pour accompagner des jeunes avec des déficiences visuelles ou auditives et porteurs de troubles du langage et des apprentissages, l’IRECOV est depuis les années 1990 une référence en Touraine. Dans un établissement situé à Tours Nord, 80 personnes s’occupent d’une cinquantaine d’enfants sur site et d’une centaine à domicile, faisant également le lien avec les écoles du département, organisant ateliers collectifs thérapeutiques, adaptations scolaires et production de matériel pédagogique spécifique.

Dès l’origine, afin de bénéficier d’un appui dans la gestion et l’administratif, l’IRECOV s’est affilié à l’Association Départementale des Pupilles de l’Enseignement Public (ADPEP37), une structure spécialisée depuis plus d’un siècle dans des actions complémentaires des missions de l’Éducation Nationale. L’ADPEP37 est elle-même rattachée à une organisation nationale, la Fédération Générale des PEP, présente dans toute la France avec plus de 1 500 établissements et presque 25 000 salariés.

Longtemps simple instrument de formation des cadres, de réflexion collective et de lobbying envers les pouvoirs publics afin de structurer la myriade d’associations locales qui la composent, la Fédération générale des PEP a pris depuis 2017 le virage impulsé par le macronisme. Car à l’heure du désengagement de l’État dans le médico-social, le handicap, la protection de l’enfance et la vieillesse, ce même État a voulu favoriser l’émergence de mastodontes qui pourraient prendre en charge des pans entiers de l’action publique, mais en moins cher et sans fonctionnaires. Tout un jeu de concentrations et de fusions-acquisitions dans le secteur associatif a alors commencé et certains, comme les groupes SOS ou la Croix-Rouge, se sont développés à toute vitesse, d’autres, comme les PEP, cherchent à suivre le rythme.

Le mirage ESS

Toute une nouvelle galaxie baptisée de l’oxymore un peu orwellien « ESS » – l’Entreprise Sociale et Solidaire – a donc émergé depuis quelques années. « Ce modèle rassemble des organisations qui associent performances économiques et utilité sociale » nous explique le Ministère de l’économie, qui poursuit sur son site Internet avec cette novlangue si digeste : « les structures qui optent pour ce modèle économique (associations, sociétés commerciales, mutuelles, coopératives, fondations…) se préoccupent en premier lieu de leur utilité sociale et/ou environnementale et placent l’humain avant le profit au cœur de leur fonctionnement. Il s’agit d’un écosystème structuré et ancré dans les territoires. Le développement de ce modèle économique a aujourd’hui vocation à se développer encore davantage pour répondre aux besoins de l’intérêt général ».


En réalité, dans un néolibéralisme pur-jus qui prend les habits de l’éthique, l’État devient uniquement le pilote qui donne les orientations et lâche quelques financements, charge aux structures de rentrer en compétition pour obtenir ces nouveaux marchés pas assez rentables pour les entreprises capitalistes classiques. De cette saine émulation naîtra par la grâce de la « main invisible » l’adaptation naturelle entre la demande des populations et l’offre des boîtes de l’ESS, au meilleur prix. Du win-win, comme on dit.

Des transitions pas si « agiles »

Mais comme d’habitude avec les brillants concepts de l’idéologie néolibérale, se pose la question des modalités de la transition vers l’objectif visé et son corollaire d’odieuses résistances incarnées par les syndicats de salariés et collectifs d’usagers, souvent attachés à une riche tradition coopérative, horizontale, progressiste et contestataire de l’ordre économique et social.

Dans le cas de l’IRECOV, la première tentative de mise au pas date de 2020 avec le projet de rapprochement puis de fusion avec Enfance&Pluriel, une autre association spécialisée dans le handicap basée à Chinon. Mais le mariage de raison, mal organisé sans associer les salariés, tourne au vinaigre fin 2022 et aboutit même à une marche arrière en catastrophe mi-2023. La directrice de l’IRECOV et son adjoint, tous deux fraîchement arrivés d’Enfance&Pluriel pour gérer la fusion, quittent alors le navire, pendant que le Conseil d’administration de l’ADPEP37 qui pilotait l’opération, affaibli, démissionne également.


Au cœur de l’été 2023, c’est la Fédération générale des PEP qui prend alors le relais, délégant des administrateurs spéciaux issus de la direction nationale – Agnès Bathiany et Dominique Quinchon – chargés de redresser la barre de l’ADPEP37 tout en s’occupant du caillou dans la chaussure IRECOV. Premier objectif ? Prendre le contrôle du Conseil d’Administration de l’ADPEP37. Les administrateurs démissionnaires transfèrent alors leurs pouvoirs aux représentants de la Fédération générale qui verrouille la situation, refusant aux salariés de l’IRECOV et aux familles d’adhérer à l’association départementale pour participer aux orientations de leur structure après le fiasco de la fusion avec Enfance&Pluriel. Même l’ancien président de l’ADPEP37, court-circuité, n’est plus autorisé à renouveler son adhésion… Table rase donc.

Dans l’attente d’une décision judiciaire

D’ailleurs, cet imbroglio administratif originel n’est toujours pas terminé : les salariés attendent deux décisions du Tribunal Judiciaire au sujet de la légalité de ces procédés qui s’apparentent selon eux à un « coup de force ». D’une part, ils contestent les pouvoirs exceptionnels des administrateurs spéciaux qui sont systématiquement reconduits depuis trois ans par le conseil d’administration de la Fédération générale, sans consultation pourtant obligatoire des organes départementaux. D’autre part, ils attaquent sur le fait que l’ADPEP37 est devenue une coquille vide, toute demande d’adhésion à l’association étant systématiquement refusée par les mêmes administrateurs spéciaux…

Pire, dans cette phase de transition totalement floue, le Comité Social et Économique (CSE) de l’IRECOV n’existe plus depuis novembre 2025, faute d’anticipation et d’organisation dans les temps réglementaires d’élections professionnelles par l’employeur. Fâcheux, car le CSE a pourtant été central pour lancer des alertes fin 2023-début 2024 sur le mal-être de nombreux salariés, poussant d’ailleurs l’inspection du travail à demander une enquête sur les risques psycho-sociaux à la direction tout en lui rappelant expressément qu’elle devait respecter les prérogatives légales des instances de représentation du personnel. Ambiance.

Des membres du CSE dénonçaient alors « un manque d’informations sur l’avenir de l’établissement, un profond malaise au travail, lié notamment à des décisions organisationnelles et structurelles prises sans concertation avec les équipes et sans prise en compte de la réalité de leur expertise, de leurs projets et de leur travail quotidien, tout cela impactant la qualité des prises en charges des usagers et de leurs familles ».

La bataille du CSE

Et depuis 2024, dans ce conflit devenu désormais guerre d’usure, les problèmes de fond n’ont pas changé. Une nouvelle directrice et les administrateurs spéciaux envoyés par la Fédération générale des PEP continuent leur travail de réorganisation avec des décisions imposées d’en haut, sans les consultations obligatoires du CSE ni la transmission d’informations aux salariés en amont, méthodes que l’inspection du travail et un cabinet d’audit indépendant considèrent comme des problèmes importants dans une gouvernance associative de fait défaillante. Le nouveau projet ? Marier l’IRECOV avec un autre pôle de l’ADPEP37, le Domaine Éducation et Loisir (DEL), ce dernier affrontant en ce moment des difficultés financières avec un déficit d’environ 50.000 euros.

Dans quelques semaines, ce seront carrément les CSE de l’IRECOV et du DEL qui seront fusionnés par décision unilatérale de la direction qui convoque donc ainsi de nouvelles élections des représentants du personnel. Et les choses sont claires, la première tâche de ce nouveau CSE sera la refonte complète des règles qui encadrent la représentation du personnel et celles qui organisent le temps et les conditions de travail. Selon certains salariés, le CSE deviendra alors un simple organe de diffusion d’informations et permettra à la direction un contrôle total du dialogue social.

« Cette fusion des CSE ne garantit pas une représentation équitable des salariés et limite la prise en compte des spécificités et conditions de travail propres à l’IRECOV et au DEL dont les secteurs d’activité et les conventions collectives sont distinctes. Il y a un risque majeur de lissage des conditions de travail au nom d’une prétendue harmonisation qui conduirait inévitablement à un nivellement par le bas, avec pour conséquence une dégradation des conditions de travail, une perte de droits et une invisibilisation des problématiques spécifiques à chaque établissement » analyse le délégué syndical SUD santé sociaux de l’IRECOV.

La stratégie sous-jacente de la direction est donc simple, un classique du genre : affaiblir les syndicats, épuiser les plus fortes têtes, jouer la montre en attendant les décisions du Tribunal, casser le collectif en favorisant l’individualisme via les primes, les emplois du temps et les faveurs tout en agitant en permanence le spectre d’une baisse des subventions venant de l’Agence Régionale de Santé qui finance l’IRECOV.

Les organes de gestion collective étant déstabilisés, c’est la direction qui impose donc ses décisions en les légitimant par un souci d’efficacité face à l’urgence. « There Is No Alternative » ou la « stratégie du choc », on connaît le procédé depuis les années 1970.

Le triomphe de la technocratie

Car l’enjeu pour la nouvelle direction de l’IRECOV et pour la fédération générale des PEP, c’est de se conformer aux orientations voulues par l’État et l’ARS afin de continuer de toucher des subventions indispensables à la pérennité de la structure et aux objectifs de développement. L’ARS elle-même indiquait par courrier il y a un mois que le « projet d’établissement » de l’IRECOV, un document incontournable pour obtenir de l’argent public, « n’est plus valide » et que sa rédaction traîne depuis 2022. « Il est donc aujourd’hui essentiel de le finaliser en prenant en compte (…) le cahier des charges 2024 » poursuit l’ARS qui veut ainsi accélérer la mise en œuvre de la loi de 2019 sur l’école inclusive dite « pour une école de la confiance ».

Car ce que porte ce fameux cahier des charges est une idée simple que d’autres secteurs ont expérimenté – la protection de l’enfance et la psychiatrie – : il s’agit de privilégier l’approche « ambulatoire » et le maintien à domicile ou dans les institutions généralistes des personnes accompagnées. Plus concrètement, la perspective à terme est de ne plus accueillir des enfants à plein temps à l’Institut mais de faire des professionnels de l’IRECOV des personnels itinérants qui accompagneront les familles et les professeurs d’école de toute la Touraine vers l’inclusion permanente des enfants avec des troubles auditifs et visuels en classe.

L’inclusion low-cost

Objectif louable s’il en est mais qui se confronte à la dure réalité budgétaire de ces dix dernières années : pas de moyens supplémentaires pour l’école, pas de formation spécifique des professeurs, pas assez de personnels dédiés à l’accompagnement – les AESH –, pas de dispositifs spécialisés suffisants à l’école primaire – le RASED –… Et tout ceci dans un contexte de classes surchargées qui accueillent de plus en plus d’élèves à besoins spécifiques : enfants arrivant de l’étranger qui ne maîtrisent pas le français, enfants avec des troubles du comportement et de l’attention, enfants de la communauté du voyage… Dans ces conditions, l’inclusion est mission impossible. Pire, l’inclusion devient maltraitante pour tous ces acteurs – enfants, familles, professeurs, éducateurs – et donne l’impression d’une volonté mesquine de l’État de faire des économies sur le dos des publics scolaires les plus en difficulté.

Les professionnels de l’IRECOV deviendraient donc les préposés au collage des rustines sur un système par nature incapable de relever les défis qu’il s’impose lui-même, finissant par accuser le facteur humain en cas d’échec : pas assez productif, pas assez obéissant, pas assez agile et disruptif.

D’ailleurs, l’absurdité de ce type de fonctionnement technocratique qui nie in fine aux personnels leur expertise est déjà à l’épreuve depuis quelques mois. Car comme dans les hôpitaux et comme en psychiatrie, le secteur du handicap suit désormais le principe de la « tarification à l’acte » : chaque professionnel doit noter sur un tableau suivant une nomenclature de l’ARS les tâches réalisées et ainsi déclencher une subvention de la puissance publique. Cette dernière pourra ainsi évaluer le niveau de docilité et de performance des salariés devenus simples opérateurs de procédures décidées par d’obscurs experts ayant tout théorisé depuis un bureau parisien.

« Nous à l’IRECOV, on sait faire. Ça fait 30 ans qu’on bosse sur l’accueil d’enfants en grande difficulté scolaire à cause de leurs troubles. Ici, on a développé tout un savoir-faire qui s’appuie sur les thérapies institutionnelles, où chaque adulte, quel que soit son statut et sa tâche, participe à l’accompagnement et au soin. Et ça marche. Des fois, un enfant a besoin de passer du temps à l’IRECOV pour apprendre de quoi gagner en confiance et en autonomie pour à terme intégrer le système scolaire classique, d’autres fois, quelques ateliers suffisent. On a besoin de toute la palette d’accompagnements disponibles, de l’écoute, du temps de réunion entre professionnels, avec les familles, avec les profs et tout ça, ça ne rentre pas dans des tableurs Excel. L’incapacité de la direction et des administrateurs de reconnaître notre expertise et de s’y appuyer pour qu’on construise ensemble le meilleur outil possible est humiliante, franchement. Ça mine et épuise les collègues, ce manque de considération » témoigne une salariée.

PEP, tromperie sur la marchandise

Pourtant, « l’inclusion ne se décrète pas, elle s’organise jour après jour par l’écoute de tous », « notre ambition repose sur la force militante des salariés, des élus, des bénévoles », « chacun peut participer aux décisions », « notre ambition est de mettre en œuvre la pleine participation de tous. Nous devons nous appuyer sur la dynamique de co-construction, constitutive de notre identité », « agir pour un projet d’émancipation rassemblant tous les acteurs, les administrateurs, les salariés, les bénévoles, les personnes accompagnées » … Et devinez d’où sortent ces incantations progressistes et follement démocratiques et horizontales ? Du projet fédéral des PEP portant sur la période 2023-2027 co-construit par ses membres et intitulé « Agir pour une société démocratique, inclusive, solidaire et écoresponsable ».

A croire que la direction de l’IRECOV et les administrateurs spéciaux de la Fédération générale des PEP qui sont à la manœuvre n’ont pas eu le temps de lire les principes qui devraient pourtant guider leur action. Ou alors, serait-ce de la simple communication pour décorer des orientations autoritaires et purement financières de froufrous bienveillants et humanistes ? En tout cas, tant pis pour les besoins des enfants et de leurs familles, et pour les professionnels et leurs savoirs.


Plus d’infos autrement :
 

Éducation des enfants : à quand la fin des gifles et des cris ?

 

Commentaires

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  1. Très éclairant sur les rapports entre l’État et le monde associatif réduit au rôle de sous-traitant et de variable d’ajustement en période d’austérité.

  2. Le phénomène qui se développe à Tours n’est pas nouveau dans la gestion des missions sociales où l’état sous-traite son action à des associations ou des holdings associatives qui adoptent des modes de gestion et de management sur le modèle de l’entreprise privée capitaliste avec un rapport d’autorité qui peut s’avérer toxique et relever du harcèlement managérial pour des raisons liées à la rentabilisation à outrance. Ce que j’ai pu observer quand j’étais avocat de droit du travail, c’est que le rapport hiérarchique, dans ces structures psycho-sociales où la violence se cache volontiers derrière une apparence formelle d’empathie, génère une souffrance spécifique parce que liée à une forme de communication particulièrement perverse, culpabilisante pour la victime, alors que dans les secteurs plus classiques de production économique, la violence des rapports s’expose à visage découvert. Je n’ai jamais rencontré autant de personnalités perverses que dans le secteur social. Dans un autre registre puisque je suis assez engagé dans l’assistance aux réfugiés, j’observe aujourd’hui que le travail social s’apparente bien plus souvent au contrôle social qu’à l’aide et au soin, ce qui amène les professionnels concernés à opposer un barrage de principe aux intervenants bénévoles pourtant indispensables dans ce secteur.

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