En médecine, dès les premières années de garde, on apprend que le diagnostic le plus séduisant peut être dangereux s’il dispense de chercher plus loin. Le confort d’une certitude peut devenir un ennemi mortel. En observant aujourd’hui la bourgeoisie diplômée et universitaire, il peut être constaté qu’il existe une forme similaire de paresse de l’esprit.
Statue “Les Bourgeois de Calais” (licence Wikimedia Commons)
Par Jean-Paul Briand.
Le piège du confort
Cette bourgeoisie instruite, universitaire et diplômée à laquelle j’appartiens, qui a eu la chance de faire du savoir son métier, semble paradoxalement s’opposer à la liberté des esprits. Nous avons lu Jaurès, Camus, parfois Foucault ou Bourdieu, nous savons déconstruire quelques systèmes de dominations. Pourtant, installés dans le confort capitonné de notre position sociale, nous nous laissons bercer par une paresse confortable : celle de la bien-pensance, doublée, souvent inconsciemment, d’une culture de classe.
Quand la culture devient exclusion
Je l’assume clairement : la culture, autrefois puissant levier de subversion et d’ouverture au monde, a été confisquée par une logique de distinction et de consommation. Elle ne cherche plus à bousculer, mais à rassurer et à distraire. Elle est devenue le patrimoine quasi exclusif d’une caste qui s’en sert inconsciemment comme d’un filtre d’exclusion. On ne fréquente plus les œuvres pour être transformé ou bousculé, mais pour valider son appartenance au groupe des « initiés ». C’est une culture de l’entre-soi. On y préfère la célébration tiède des classiques ou les avant-gardes à la mode, plutôt que de prendre le risque d’une véritable confrontation esthétique et politique avec les choix des nouvelles générations.
Le salon de thé de la pensée unique
La liberté de pensée n’est pas le droit de répéter en chœur ce que le milieu dit « éduqué » juge convenable. Elle est l’effort toujours difficile, inconfortable, parfois douloureux, de se confronter à ce qui dérange. Or, notre paysage intellectuel actuel ressemble de plus en plus à un dîner de bonne compagnie, à un salon de thé où l’on n’admet que les opinions convenues.
L’esprit critique a été subtilement remplacé par un conformisme moral. On ne débat plus : on ignore, on rejette, on excommunie. On ne réfute plus les arguments de l’adversaire : on le moralise. C’est le triomphe de ce que le philosophe Alain appelait le sommeil de la pensée : « Penser c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort. Au contraire le réveil secoue la tête et dit non. »
Du doute au mépris de classe
Il est facile et accepté de s’offusquer des populismes et de la brutalisation du débat public. Mais quelle est la réponse de notre intelligentsia bourgeoise qui se croit de gauche ? Un mépris poli, un rejet outré, une critique virulente…
C’est oublier ce que l’on nous a pourtant appris sur les bancs de l’université : l’écoute attentive et le doute méthodique doivent précéder tout jugement. Prétendre d’emblée détenir la vérité sous prétexte que « l’on sait » constitue une faute morale. C’est ce confort intellectuel délétère qui construit le mépris de classe et nourrit la défiance populaire. Quand la prétendue gauche et le monde universitaire abandonnent le doute, l’irrévérence et l’analyse pour devenir des censeurs de la forme du discours et des prosélytes de la pensée convenable, ils trahissent leur propre jeunesse.
Le courage de l’inconfort intellectuel
La liberté d’expression ne s’use que si l’on ne s’en sert pas pour bousculer les lignes et fissurer les certitudes. Elle a été conquise pour protéger celles et ceux qui pensent autrement, pas les courtisans, ni les bien-pensants. Comme le rappelait George Orwell : « Si la liberté d’expression signifie quelque chose, elle signifie le droit de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. » Il nous faut accepter l’inconfort de la remise en cause. Avoir l’esprit critique, ce n’est pas pointer du doigt les différences de son voisin. C’est accepter la contestation de ses propres convictions, de ses privilèges et de sa zone de confort intellectuelle.
Pour un réveil des Lumières
Il est temps de se secouer et de sortir de notre torpeur bourgeoise. Le savoir, la culture et la pensée ne doivent pas devenir un luxe d’archive ou un privilège de caste auquel on s’accroche pour juger le reste du monde.
La réactivation des Lumières exige de redevenir des sceptiques systématiques, des adeptes de la remise en question permanente. C’est à ce prix que la pensée demeurera vivante, fertile et que les ponts entre les individus et les générations pourront se reconstruire.
« Le bourgeois est celui qui n’a pas mes idées » Jules Renard
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