Le 27 mai à la mairie de Tours, s’est tenue une table ronde très spéciale autour du psychotraumatisme. Des professionnels du Centre régional du psychotraumatisme et de la Cellule d’urgence médico-psychologique 37, alors de retour d’une mission en Ukraine, ont, à leur tour, reçu une équipe ukrainienne de psychiatres et psychologues, travaillant dans la prise en charge des conséquences psychologiques du conflit.
La délégation des femmes ukrainiennes de gauche à droite : Svitlana Moroz, Docteur en sciences médicales ; Nataliia Halytska, psychiatre et directrice médicale ; Tetiana Vasylenko, psychiatre, cheffe du service de réadaptation ; Diana Kholenko, psychiatre au sein du service de prise en charge des militaires ; Viktoria Poshtar, psychologue clinicienne spécialiste de la réalité virtuelle. ©A.B
Une immersion dans les unités de soins ukrainiennes
C’est la première dame ukrainienne Olena Zelenska qui est à l’origine de cette collaboration entre les hôpitaux européens et ukrainiens dans laquelle la France se montre très active. Ce mercredi 27 mai, c’était l’équipe de l’hôpital de Tours qui recevait la délégation hospitalière de Dnipro, ville ukrainienne où la guerre sévit, et où les professionnels du traumatisme français ont passé une semaine. Pour ouvrir le débat, le professeur Wissam El Hage, responsable du CRP-CVL et président de la société française de psychotraumatologie, fait partager avec la salle le bruit de la sirène que les Français ont activée sur leurs téléphones dès leur arrivée sur le sol ukrainien, et que tous les Ukrainiens entendent plusieurs fois par jour. Cette sirène, très fiable et précise, les prévient de la menace d’une frappe imminente et de la nécessité de se mettre à l’abri. « On se met rapidement dans le bain car il n’y a que 36 heures avant d’arriver, raconte le professeur El Hage. Plus on entre dans le pays et plus on sent l’état de vigilance, la prise de photos est interdite par exemple, et très vite on installe des applications de sécurité, nous-mêmes nous avons expérimenté un état d’alerte. »
Une fois sur place, l’équipe française a pu aller à la rencontre de leurs confrères ukrainiens et des patients qui comptent beaucoup de militaires et de civils. « Ce qu’on a le plus réalisé est que les traumatisés de la guerre le sont dans leur psychisme autant que dans leur chair et dans leur corps. Nous sommes allés dans un centre qui prend en charge les amputés, puis dans un service de réanimation de 300 lits qui a fait 35 000 amputations en 4 ans. Et derrière, il faut les soigner sur le plan psychique et rééducatif », explique Wissam El Hage.
Les techniques thérapeutiques se ressemblent entre la pratique de soin ukrainienne et française : l’art-thérapie, les thérapies cognitives et comportementales, ou les techniques de réalité virtuelle (qui consistent à simuler des expositions à des scènes de danger traumatiques sur écran) sont utilisées. « Avec les militaires, il y a de bons résultats, assure Diana Kholenko, psychiatre dans la prise en charge des militaires. Même s’ils ont des situations très complexes de stress permanent avec des troubles du sommeil et d’agitation, notre but est de leur apporter un espace sécurisé. » À un paradoxe près dans le regard d’un Français, à savoir que ces soins apportés aux militaires ukrainiens ont pour but de leur permettre de regagner le front du combat. « On s’est posé la question de savoir si, peut-être, certains des soldats qui développent de graves symptômes psychiatriques ou d’addiction auront un bénéfice à être exclus du combat, contrairement à d’autres qui auront un diagnostic de stress post-traumatique et seront traités pour retourner sur le front », explique le professeur Wissam El Hage.
L’Ukraine répare ses blessés tant bien que mal
C’est avec beaucoup d’émotion et de modestie que l’équipe de l’hôpital de Dnipro a tenté de raconter le quotidien de leur travail au milieu de la guerre. Lorsque la parole est donnée au Dr Tetiana Vasylenko, psychiatre cheffe de service de réadaptation, le ton se fait humble et digne. « La vérité est que nous ne sommes pas adaptés à la situation, nous travaillons car personne ne le fera à notre place. Pour moi, la guerre a commencé en 2014, où on nous a amenés les premiers militaires blessés de la Crimée, on a compris que la guerre avec la Russie avait commencé, et puis 8 ans plus tard c’était la guerre à grande échelle. À l’époque on pensait que seuls les militaires seraient concernés, aujourd’hui nous vivons la guerre depuis plus de 4 ans et nous en sommes à 30 000 victimes. » Les situations complexes des prises en charge du psychotraumatisme incluent aussi le fait que les militaires et civils ont souvent perdu des proches, et que le soin psychique nécessite une prise en charge du deuil, voire de toute une famille.
Le traumatisme de guerre chez les enfants et adolescents
La difficulté de prise en charge des enfants a aussi été évoquée. Pour ceux qui sont restés en Ukraine, les professionnels considèrent que la santé psychique de l’enfant passe par la prise en charge de la santé mentale de sa mère ou de sa figure d’attachement chargée alors de le sécuriser à son tour. « Tout dépend de la tranche d’âge de l’enfant, explique le Dr Tetiana Vasylenko, il y a beaucoup de cas où l’enfant est déplacé avec sa mère tandis que son père est au front. Nous les sécurisons comme nous pouvons, parfois lorsqu’il y a une explosion et qu’un enfant demande si c’est un orage ou une frappe, on lui répond que c’était un tonnerre, par exemple. » Pour les nombreux Ukrainiens qui ont trouvé la paix en France, certains revivent le traumatisme jusque dans les écoles, comme le raconte Dorothée Ruegger, professeur en lycée à Tours : « Dans les établissements scolaires, il y a un moment toujours délicat, c’est celui des entraînements de mise en sécurité où on s’entraîne à gérer un incendie. Mais plus récemment a été instauré l’exercice de gestion de l’intrusion, qui ne consiste pas à quitter la pièce mais à y rester. C’est là que j’ai constaté chez les jeunes Ukrainiens une montée de stress très importante qui se manifeste par des tremblements, des pâleurs voire des vomissements, et des enfants qui se rapprochent du professeur dans la panique. » Ces jeunes lycéens, bien qu’ayant des profils plutôt discrets et peu bavards, se sont parfaitement intégrés à l’établissement et à l’apprentissage du français, mais restent habités par un important traumatisme. « On peut les encourager à rencontrer la psychologue éducative mais la barrière de la langue fait parfois défaut pour ceux qui ne sont pas en France depuis longtemps. Mais des groupes de parole pourraient être intéressants pour eux avec d’autres jeunes Ukrainiens, cela pourrait leur permettre de mettre des mots sur ce qu’ils vivent, et mieux avancer vers leur avenir », ajoute Dorothée Ruegger, engagée dans l’association Touraine-Ukraine.
Bien que la psychiatrie ait fait de nombreux progrès dans le traitement du psychotraumatisme, le soin psychique reste un vrai sujet de société compte tenu de la durée du conflit et des autres qui menacent l’ordre du monde. C’est la survie psychique qui dépend de l’unité de soin que l’on appelle tristement « le parent pauvre » de l’hôpital, en France comme en Ukraine.
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