Actu.fr : le petit nouveau des médias tourangeaux, c’est qui, c’est quoi ?

De plus en plus visible sur les réseaux sociaux, notamment à la suite de l’interview-fleuve d’Emmanuel Denis, le site Actu.fr a débarqué dans sa version tourangelle en avril dernier. Petite présentation de ce média qui semble jouer la proximité et le « small is beautiful », alors que la réalité est toute autre…



Par Joséphine


Fusion-acquisition dans le domaine médiatique

En fait, Actu.fr est une filiale de SIPA-Ouest-France, mastodonte au chiffre d’affaires de 525 millions d’euros qui possède également une société d’investissement (Sofiouest), le vénérable journal Ouest-France, la chaîne nationale Novo19 (canal 19 de la TNT), ainsi que des participations dans des chaînes locales, quelques autres titres de presse locale et une participation majoritaire dans la régie publicitaire Additi Média (ex-Précom). Au total, plus de 4 000 personnes travaillent pour ce géant médiatique méconnu et… structuré d’une bien drôle de manière : la maison-mère SIPA-Ouest-France est elle-même propriété d’une simple association loi 1901 appelée Association pour le soutien des principes de la démocratie humaniste.

Tout commence avec la création de Ouest-France à la Libération par Paul Hutin-Desgrées

Glorieux ancien combattant de la Grande Guerre, patron de presse, résistant puis député du parti démocrate-chrétien de 1946 à 1955, Paul Hutin-Desgrées transmet le journal à son fils, François-Régis Hutin, au milieu des années 1960. 30 ans plus tard, c’est François-Régis qui restructurera le groupe pour aboutir à sa forme actuelle, trouvant dans la formule associative deux avantages. D’abord, une manière de protéger Ouest-France des appétits de la concurrence en période de crise pour la presse papier. Ensuite, permettre à la famille de garder la mainmise sur l’empire, notamment par l’intermédiaire de Jeanne-Emmanuelle Hutin, sa fille.

Cela dit, sous un vernis associatif, les logiques à l’œuvre n’en sont pas moins capitalistes et passablement carnassières. Car depuis les années 1990 c’est la guerre dans la presse, il s’agit de grossir ou périr, d’acheter ou être racheté, de fusionner ou disparaître. Et à ce petit jeu, le groupe SIPA-Ouest-France a su tirer son épingle, devenant un géant français au tournant des années 2000, s’appuyant notamment sur sa filiale Publihebdo qui a connu un développement exponentiel. Créée en 1999, Publihebdo s’est constitué en 20 ans un joli petit catalogue d’une centaine d’hebdomadaires régionaux, dont certains carrément rachetés aux familles Dassault, Mulliez et Méaulle. À ces titres historiques absorbés s’ajoutent une trentaine de médias spécialement créés pour couvrir l’actualité locale ou départementale, c’est d’ailleurs le cas de figure pour l’antenne tourangelle d’Actu.fr, petit dernier du groupe.

À partir de 2017, tous les titres gérés par Publihebdo sont regroupés sur une plateforme internet unique, le fameux Actu.fr. Devenu le Groupe Actu fin 2024, Publihebdo générait déjà un chiffre d’affaires d’une centaine de millions d’euros annuels, employant 850 personnes dont une moitié de journalistes, mais aussi une vingtaine d’administratifs et cadres pilotant l’activité depuis Rennes.

Changement de culture au groupe Ouest-France

Alors que le groupe Actu est dirigé depuis fin 2024 par un journaliste issu du sérail, Laurent Gouhier, conformément à la tradition de promotion interne, la maison-mère SIPA-Ouest-France a dérogé à la règle en embauchant Fabrice Bakhouche comme directeur général. Issu de Sciences Po puis de l’ENA, haut-fonctionnaire à la Cour des comptes, Bakhouche a été directeur adjoint de l’AFP (2010-2012) puis conseiller technique du Premier ministre socialiste Jean-Marc Ayrault (2012-2014) avant de devenir le directeur de cabinet du ministère de la Culture et de la Communication sous Fleur Pellerin (2014-2016). Il est ensuite retourné à la Cour des comptes puis il a rejoint la direction générale de Hachette Livre (2017-2023) avant le rachat par Bolloré. Après un nouveau passage à la Cour des comptes, il prend enfin la tête de SIPA-Ouest-France il y a deux ans. Un technocrate à l’excellent carnet d’adresses et adepte du pantouflage : changement de culture managériale pour le groupe familial donc.

Car depuis les années 2000, la stratégie du groupe a légèrement quitté les rivages « des principes de la démocratie humaniste », préférant plutôt la course à la rentabilité. La sociologue Cégolène Frisque qui s’est penchée sur la question explique que « le groupe développe une stratégie commerciale agressive qui a progressivement assuré son hégémonie dans tout l’Ouest de la France, ainsi qu’une politique de diversification et d’intégration qui tend à asphyxier et paralyser les journaux et leurs rédacteurs. Devenus monopoles tentaculaires, les titres régionaux ne sont plus considérés comme des titres parmi d’autres pouvant avoir des stratégies éditoriales particulières, ils doivent d’une part assurer une rentabilité toujours plus grande, nécessaire au fonctionnement de l’ensemble du groupe, et ils se donnent d’autre part de plus en plus pour rôle de rendre compte des activités et réalisations des pouvoirs locaux – politiques, économiques, culturels –, voire de les promouvoir (…). Cela afin de préserver leur santé financière en refusant de prendre le moindre risque tant vis-à-vis des lecteurs que des annonceurs et des partenaires institutionnels, d’où (…) une logique de faible distance, voire de soutien systématique aux pouvoirs locaux, de suivi et de mise en scène des manifestations institutionnelles ».

Lignes mouvantes

Parallèlement, la ligne éditoriale du vaisseau amiral du groupe, Ouest-France, s’est naturellement adaptée à ce nouveau contexte économique et stratégique ultra-concurrentiel, prenant depuis 10 ans un virage libéral et conservateur assumé, avec des soutiens explicites à Nicolas Sarkozy ou Emmanuel Macron. Que de chemin parcouru depuis l’époque Hutin grand-père et père, quand leurs engagements liés au catholicisme social, à l’européisme, à la solidarité entre les peuples et à la défense des droits humains constituaient la colonne vertébrale de Ouest-France.

Dommage collatéral prévisible des nouvelles orientations du groupe : les conditions de travail pour les journalistes. Dès 2022, un cabinet d’audit indépendant sollicité par le comité social et économique d’Actu.fr alertait sur les mauvaises conditions de travail et sur un modèle reposant sur du « journalisme low-cost ». Mediapart et Arrêt sur images mettront en évidence les effets de la course à l’audience et de l’évaluation permanente des rédacteurs poussés à privilégier la quantité à la qualité. Cette séquence 2022/2023 provoque d’ailleurs la colère de la direction d’Actu Lyon qui attaque Arrêt sur image en diffamation, mais le procès se soldera toutefois par la relaxe des prévenus et par la condamnation du plaignant pour « abus de constitution de partie civile ».

Et à Tours, alors ?

Après Orléans et Chartres, c’est donc Tours qui bénéficie désormais d’une antenne d’Actu.fr. La recette qui a fait le succès financier du groupe semble avoir été déployée également dans la douce Touraine, si l’on en croit les publications de juin que j’ai épluchées consciencieusement pour avoir une petite idée du modèle.

En trois semaines (du 1er au 21 juin), le site a proposé 110 articles dont les thématiques se décomposent de la manière suivante : 25% de faits divers, 20% de communication institutionnelle, 15% de météo, 15% de politique, 10% de culture, 10% d’insolite, 3% de sujets environnementaux et 2% d’articles récupérés auprès du Petit Courrier-L’Écho de la Vallée du Loir, un autre titre du groupe Actu. Ces 110 articles ont été rédigés par seulement quatre personnes : un journaliste a produit à lui seul 55% des papiers, sa collègue 40%, le directeur de l’antenne de Tours – qui dirige par ailleurs 6 autres titres à cheval sur la Sarthe et l’Orne – en a signé trois, une dernière journaliste travaillant à L’Écho de la Vallée du Loir en a fourni quatre autres. Le record est établi par Mister 55%, notre Stakhanov de la presse locale, qui a publié 7 articles en un seul et même jour.

Le résultat est assez logiquement conforme aux remarques générales de la sociologue Cégolène Frisque citée plus haut : articles très courts, phrases simples, efficaces, sans fioritures, paragraphes très aérés, idéal pour une lecture en diagonale sur le smartphone. Les contenus se rapprochent souvent de la publi-information ou du publi-rédactionnel, en une sorte d’agglomérat de communiqués livrés par les collectivités – mairies, métropole, département, région –, les politiques, Météo-France ou les autorités policières et judiciaires. Plus rarement, la matière première est issue de la communication d’écoles ou d’associations, exceptionnellement d’entreprises. Pas d’enquêtes, pas de critiques, encore moins d’impertinence ou de contextualisation.

Les deux prolifiques journalistes âgés d’environ 25 ans sont issus d’écoles spécialisées réputées et le directeur a 30 ans de boutique, la qualité des contenus n’est donc pas le fruit d’une problématique de compétences mais bel et bien de conditions de rédaction assimilables à du travail à la chaîne. Du « desk-journalism », comme on dit dans le milieu, c’est-à-dire une pratique consacrée au traitement et à la mise en forme des informations arrivées en masse, sans se déplacer sur le terrain la plupart du temps.

Reste à voir, avec l’offre locale très concurrentielle – NR, Ici Touraine, France 3 Région, 37degrés/Info Tours, la Gabarre, Magcentre –, dans quelle mesure l’antenne tourangelle d’Actu.fr alimentera les 120 millions de clics mensuels revendiqués par la plateforme Actu.fr.


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